— Une lettre !… Tu ne m’en as rien dit.

— Jamais je n’en aurais rien dit à âme qui vive. Mais tes parents m’accusent. Je veux avoir un témoin. Je veux que toi, Gilberte, tu saches la vérité. A la condition de la taire tant que je vivrai. Quand je ne serai plus…

— Marraine !…

— Tu te serviras de ce secret suivant les circonstances, suivant ton cœur. Jamais pour faire du tort à Bernard…

— Du tort à Bernard !… je l’aime trop ! De toute ma famille Andraux, c’est lui que j’aime le mieux. Un chic type. Je savais bien qu’ils n’en feraient jamais un rond-de-cuir.

— Gilberte, écoute… je crois, malgré tout, comme toi, que c’est un « chic type ». Cependant, il a commis une action bien grave. Je la lui pardonne. Et, si je te la révèle, c’est pour que quelqu’un, si je disparaissais, puisse lui dire que je lui pardonne. »

Un tremblement secoua Gilberte. Elle se tut, fixant sur sa marraine des yeux élargis, pleins d’effroi.

— « Voici sa lettre », dit la romancière. Et elle tremblait aussi en passant le papier à la jeune fille.

« Lucerne, jeudi soir.

« Chère tante Gil,

« Je vous donne ce nom peut-être pour la dernière fois. Vous allez me maudire, m’appeler « petit misérable ». Vous serez — c’est possible — plus cruelle encore.

« N’importe ! je risque tout, même de vous faire du chagrin, c’est ce qui m’embête. Mais la vie est plus forte. Si vous saviez comme elle bout dans mes veines !

« Voilà, tante Gil. Le chèque que vous m’avez confié, pour que papa le touche et vous envoie l’argent — c’est moi qui le toucherai demain, à Paris, à moins que vous ne préveniez télégraphiquement — auquel cas, on m’arrêtera comme un voleur.

« Je suis un voleur, tante Gil, — un voleur-emprunteur, car je vous rendrai tout, avec les intérêts composés… Et bientôt, — à moins que je ne me casse les ailes. Je le confesse, par écrit, que je suis un voleur. Vous pouvez le faire proclamer demain publiquement. A vrai dire, je bluffe. Je crois que vous ne le ferez pas. Je vous connais, adorable tante Gil. Seulement, je ne veux pas dire que je vous aime mieux que ma propre mère… J’aurais l’air de vous enjôler pour vous soutirer plus sûrement la galette.

« Je suis un vilain coco. Le cœur me battra de honte et de peur quand je pousserai demain la porte du bureau, où l’on me comptera peut-être l’argent de ce chèque, signé de vous, — mais où, peut-être, on me mettra la main au collet.

« Si j’emporte l’argent… — Oh ! dans la rue, là… tout de suite… dehors… comme je vous bénirai, tante Gil ! — ce sera la seule fois de ma vie où j’aurai ressenti de la honte et de la peur. Je partirai pour l’Amérique, j’apprendrai à voler, — pas des chèques, méchante tante Gil ! Je m’acharnerai aux plus dangereux exploits, j’affronterai les pires dangers, pour revenir ensuite en France, mettre ma hardiesse, mon sang, ma vie, au service de notre armée, dans laquelle je m’engagerai. Je serai un aviateur militaire, comme le sapeur Paulhan, comme Legagneux. Je gagnerai des circuits terribles, dans le froid, la pluie, le vent, la nuit, dans l’espace effrayant et solitaire, comme Alfred Leblanc. On me décorera comme eux, tante Gil… si vous ne m’avez pas fait constituer un casier judiciaire.

« Je vous le jure, tante Gil… je vous le jure !… Ou alors, je serai mort. Je me serai brisé sur le sol comme un pantin qui se disloque, ou bien j’aurai cuit dans l’essence de mon moteur. (L’aviateur Andraux préfère attendre, comme le lièvre.)

« Tante Gil, croyez-moi… Pardonnez-moi !… Je ne vous embrasse pas. Je n’en suis pas digne. Je baise le gravier, là, dans l’allée du jardin, aux « Glycines », parmi les lavandes sur lesquelles vous avez marché, et qui sentent si bon quand votre pied d’admirable tante Gil leur a fait l’honneur de les écraser.

« Votre petit misérable,
« Votre grand fou,

« Votre Bernard.

« P.-S. — Pourvu que ce ne soit pas à cause des autres que vous m’épargniez !… C’est ça qui me punirait ! Les autres… je leur écrirai, ne vous inquiétez pas. Quant à ma Bette, elle n’est plus sous leur coupe. Je la félicite, et l’embrasse. »

Le tremblement qui secouait Gilberte s’accentua tandis qu’elle parcourait les lignes griffonnées d’une écriture encore presque puérile. Claircœur, au contraire, retrouvait son calme, la maîtrise de soi. Aussi reçut-elle d’un geste apaisant la jeune fille, qui s’abattit contre son épaule dans une crise de sanglots convulsifs.