— « Marraine… oh ! marraine… quelle horreur !… notre Bernard… quelle horreur !…

— Chut !… » fit une voix douce. « Cela n’existe pas. »

Le jeune visage bouleversé se souleva, s’écarta, interrogateur. Comment !… cela n’existait pas ? On avait pu arranger ?… Mais, pourtant… La lettre de M. Andraux ?

— « Non », reprit Claircœur. « Ou du moins, cela n’existe plus. N’y pensons plus. N’en parlons pas. Regardons l’avenir. Regardons là-haut… » (Elle montrait le ciel, où, contre l’azur, de gros flocons blancs se poursuivaient, comme si les montagnes eussent lancé par-dessus le lac leurs bonnets de neige.) « Oui, ma Gilberte, regardons souvent là-haut. Un beau jour, nous y verrons surgir un point noir, qui s’élargira en deux ailes de toile, et notre Bernard descendra. Il reviendra par un chemin sans souillures. La tache de boue emportée au départ sera devenue comme cette poussière si fine, tu sais, qui danse dans un fil de soleil à travers une chambre obscure. Mais elle ne sera plus visible, puisque, pour regarder là-haut, nous ouvrirons tout grands les volets. »

En achevant cette phrase, Claircœur prit la lettre de Bernard. Elle la déchira en tout petits morceaux, puis, avançant le bras, elle lança le paquet de ces petits morceaux par-dessus la balustrade, entre les rameaux pendants de la glycine.

Gilberte bondit, courut au bord. Craignait-elle qu’il n’en restât des débris parmi les feuillages ?

Sur l’eau, d’une pureté transparente, et qui verdissait au large, la lettre déchiquetée formait un menu tas blanc. Mais le mouvement de la houle, si faible qu’il fût, le désagrégeait déjà. Des poissons, croyant à une proie, sautèrent à plusieurs reprises, dispersant, engloutissant les parcelles. Des courants mystérieux en entraînèrent d’autres. Quelques-unes restaient, s’attardaient au balancement d’une vague. Et il y en avait qui filaient vers le large, poussées par une brise qu’on ne percevait pas.

Gilberte s’obstinait à rester jusqu’à ce qu’elle ne distinguât plus la moindre tache claire sur l’eau sombre. Sa marraine la prit à la taille :

— « Viens, c’est fini. Rentrons. »

La jeune fille embrassa tante Gil longuement, en silence. Mais ses lèvres frémissaient, comme d’une parole qu’elle n’osait dire.