Elle le vit rougir, eut un remords de sa malice… Naturellement… elle en était sûre… Les ridicules doléances venaient de sa belle-mère, cette Louise prétentieuse.

— « Une vraie Parisienne, petit papa, ne voit et n’entend que ce qu’elle veut voir et entendre.

— Épatant, comme les jeunes filles d’aujourd’hui sont décidées », murmura M. Prosper derrière ses remparts de cartons.

Gaiement, Gilberte tourna l’obstacle, pour aller taquiner le vieux compagnon de son père. Mais à l’angle du dédale, elle s’arrêta, jetant un « Oh ! » de surprise.

— « Qu’est-ce que vous faites là ?… Ce sont les portraits de votre ministre ?… »

Elle pouffait, de son rire vraiment jeune, de ce rire sincère et sans cause, ce rire de vingt ans, qui devient rare, même dans l’enfance nouvelle, qu’abrège notre hâte de vivre et que sèvre de chimères notre scepticisme pratique.

Gilberte avait ce charme : le rire. Un rire délicieux, de sa bouche qui semblait faite exprès, avec ses longues lèvres souples et ses dents éclatantes.

M. Prosper lui-même, dans ce coin où il avait moisi sept heures par jour depuis plus d’années que n’en comptait Gilberte, en subit la contagion. Il rit aussi. Pas de la même façon.

— « Mon ministre ?… » répéta-t-il. « Lequel ? Il faudrait dire : « Mes ministres. » Je n’ai pas le temps de connaître leur figure, par les journaux, qu’ils sont déjà aux vieilles lunes. Mais, mademoiselle, regardez bien. Vous ne remettez pas ?… »

La jeune fille considéra plus attentivement. Tout autour du bonhomme, sur la table, de chaque côté, en face, épinglés après les piles de paperasses administratives, le même personnage se répétait, à une trentaine d’exemplaires. Le même personnage, mais en différents costumes : d’intérieur, de ville, de jardin, de plage, en déguisements de bal ou de théâtre, — tantôt pompeux, grave comme un ambassadeur qui présente ses lettres de rappel, ou comme un cabotin devant sa glace, tantôt folâtre et funambulesque, sous le crayon des caricaturistes.