Elle insista câlinement. Puis, s’énerva :
— « J’en deviendrai folle si je n’ai pas ta réponse aujourd’hui. Je n’en dors pas. Je n’en mange plus. C’est vrai !… Marraine s’inquiète… Elle m’a demandé si j’étais amoureuse. »
L’hypothèse fit encore partir le rire perlé de Gilberte.
— « Tais-toi, mais tais-toi donc, mâtine ! » grommela Théophile.
Cependant, il la garda, derrière le rempart des cartonniers, près de M. Prosper, qui continuait à coller ses découpures de journaux.
Théophile Andraux n’aurait pas eu moins de regret que sa fille, si leur entrevue, pour aujourd’hui, en fût restée là. Cette fugue de Gilberte jusqu’au ministère, en cachette de « marraine », chez qui elle demeurait, l’objet du complot, la réponse qu’il préparait, — et à quelle grave question ! — tout cela émouvait Théophile dans sa fibre paternelle, dans sa vanité, dans son goût de faire la loi.
Sa fille aînée, dont il avait presque ignoré l’existence pendant dix ans, était devenue peu à peu sa dilection, son orgueil. En contemplant la jolie et fine créature, il s’émerveillait sur lui-même, il s’estimait davantage, s’admirait d’en être le créateur, comme s’il l’était autrement que par le hasard de la nature, lui de qui elle tenait si peu, lui qui ne l’avait même pas élevée. A l’encontre de la vraisemblance, il n’attribuait à Gilles de Claircœur aucun mérite dans la croissance et l’épanouissement de cette charmante fleur humaine, qui devait au moins à la romancière sa culture matérielle. Tout en lui laissant jusqu’au bout la charge, Théophile éprouvait, à l’égard de sa belle-sœur naturelle, un sentiment qui n’avait rien à voir avec la reconnaissance, mais s’apparentait plutôt de la jalousie. Lui soustraire toujours un peu plus de l’autorité qu’elle exerçait sur l’esprit de la jeune fille, la contrecarrer, les mettre en opposition l’une contre l’autre, devenait une de ses joies. Mais il conduisait cela souterrainement, comme on creuse une mine. Car l’intérêt le tenait sur ses gardes. Une brouille avec la romancière… Ah ! non… Jamais de la vie ! Cette fantaisie-là eût coûté trop cher à toute la famille !
En ce moment, il ne s’agissait de rien moins que de la carrière de Gilberte. Sa marraine exigeait qu’elle eût un gagne-pain. « C’est le vrai féminisme », disait cette femme qui devait tout à son travail. « On ne sait ce qui peut arriver. Il faut qu’une jeune fille soit indépendante de tout, — de la dot, qu’une mauvaise spéculation peut anéantir ou qu’un mari peut manger, — des circonstances, — et surtout des hommes. Pour ces messieurs, c’est le marché aux esclaves, la foule des petites personnes qui ne savent que s’attifer. »
Gilles de Claircœur, orgueilleuse de sa liberté conquise, frémissante, après tant d’années, des laideurs du joug qu’elle avait connu, prononçait ce mot : « le marché aux esclaves », avec un accent indescriptible. On y sentait, dans le mépris des vendeuses de leur chair, non pas l’effet d’une pruderie bourgeoise, mais l’indignation d’une féminité farouche, une répugnance irréductible, une raideur de fierté, que les épreuves de la passion et les tendres humilités de l’amour n’étaient point venues adoucir.
Avec sa volonté robuste — cette volonté qui la faisait marcher si droit dans la vie — et sa franchise plutôt rude, Claircœur déclarait :