— « Je ne laisserai pas un centime à Gilberte si je vois qu’elle compte, pour ne rien faire, sur l’argent que j’ai gagné avec tant de peine. Ou elle travaillera, ou elle n’aura rien après moi. Elle n’a aucun droit d’héritage. Je ne suis pas sa tante légale. Ma pauvre sœur est morte avant de pouvoir seulement faire un signe marquant l’intention de la reconnaître. »

— « Ce que dit ta marraine, elle le ferait », commentait le père à sa fille, dans le tête-à-tête.

— « Elle aurait bien raison ! » s’exclamait Gilberte, trop vive d’esprit et de corps pour être paresseuse, trop insouciante pour être intéressée.

Tous s’accordaient donc pour que Mlle Andraux travaillât. Mais c’est quant au genre du travail qu’on n’était pas près de s’entendre. La filleule de la romancière voulait faire « de la littérature ». Non pas des feuilletons pour le populo, comme sa bonne femme de marraine. De la littérature… de la vraie. C’est-à-dire, dans le vague de sa petite tête, des élucubrations compliquées, de préférence incompréhensibles, et où l’auteur n’a pour sujet que soi-même.

Elle avait montré des essais à Claircœur, qui lui avait ri au nez, lui conseillant de ne pas perdre son temps à de pareilles sornettes.

— « Prépare le concours pour entrer au ministère, puisque tu as la chance qu’on y admette maintenant les femmes. Sois reçue. Si tu as du génie, tu le manifesteras après.

— Un bureau… J’aimerais mieux me jeter à la Seine », soupirait la jolie fille, piaffante et nerveuse, tandis que les larmes lui montaient aux yeux.

Elle trouvait des consolations près de son père.

— « Comment veux-tu qu’une Gilles de Claircœur te reconnaisse du talent, ma pauvre mignonne ? Tu es trop ma fille, avec ta finesse d’esprit, ton tempérament poétique, pour être comprise d’une… brave femme, soit… mais enfin, d’une pondeuse de copie, d’une personne qui vous abat cinquante mille lignes sans avoir pris le temps de la réflexion. Et dans quel style !… Puis il faut compter avec l’envie.

— Oh ! non… Pour ça, papa, tu ne connais pas marraine.