— Allons donc ! C’est la nature… On n’encourage pas ceux qui vous marchent sur les talons. »

Pourtant il fallait un avis. Théophile éprouvait le besoin de dire à quelqu’un : « Ma fille a des dispositions étonnantes. Voici ses premières œuvres… Oh !… comme ça lui est venu… sans prétention. Qu’en pensez-vous ? » Certain d’avance qu’on en penserait plus de bien encore que lui-même, ou du moins qu’on lui apporterait des raisons pour soutenir sa propre confiance admirative, qu’il eût été bien en peine d’expliquer.

Au ministère, parmi ses amis de jeunesse, dont quelques-uns lui avaient passé sur la tête, occupaient des positions supérieures, auraient, par conséquent, une proportionnelle sûreté d’opinion, Théophile Andraux trouverait ceux qui lui déclareraient :

— « Votre fille a un don extraordinaire. Enterrer ça dans des bureaux… Ce serait un crime. »

Alors, on marcherait. Gilberte publierait, sous un pseudonyme, en se faisant payer très cher. Il faudrait que la marraine se rendît à l’évidence. Et, d’ailleurs, on aurait une source de fortune qui permettrait de se passer d’elle.

C’était pour avoir la réponse à ces graves consultations que Gilberte, dès qu’elle avait pu s’échapper, cet après-midi, était accourue au ministère.

— « Attends un peu », lui dit son père. « C’est un mauvais jour, un commencement de trimestre. Mais, quand tous ces raseurs ont leur ordonnance de paiement, ils filent sur le Trésor. La caisse y ferme à trois heures. Alors il y aura toujours un moment où nous serons tranquilles.

— Trois heures… Je ne pourrai pas rester jusque-là. Que dirait marraine ? » observa Gilberte.

— « Bon, ne t’inquiète pas. J’en ferai poireauter quelques-uns.

— En tout cas, je t’en supplie », reprit la jeune fille, « ne fais pas poireauter une pauvre femme qui est là — je l’ai aperçue — déjà âgée. C’est une institutrice qui a donné pour rien des leçons à une de mes amies. Et ça lui est arrivé plus d’une fois, de donner des leçons pour rien.