— Ah ! l’institutrice au chapeau de paille, je parierais !… » s’esclaffa M. Prosper.

Sans lever le nez, il enduisit de colle l’envers d’un Fagueyrat en toge impériale et couronné de lauriers : (« Soyons amis, Cinna… ») Mais, devinant le geste interrogateur de Mlle Andraux, il expliqua :

— « Elle a le même chapeau de paille noire, été comme hiver… Et quelle binette là-dessous, ah ! messeigneurs !…

— Pas de danger qu’elle manque le premier jour du trimestre », grommela le sous-chef. « Je la connais, avec son odeur de fourmi. Des leçons pour rien… Oui-dà !… Et les gosses du ministre ?… Elle ne les a pas décrassés à l’œil… C’est ça qui lui a valu d’être pensionnée de l’État. Je vous demande un peu ! Est-ce que je suis pensionné de l’État, moi qui le sers depuis vingt-cinq ans ?

— Tu auras ta retraite, petit père.

— Pour quelle éreintante besogne !… Tu vas voir ça. On n’arrête pas. »

Sur ce mot, Théophile se dirigea vers la porte. Mais avant d’avoir ouvert la salle d’attente — un quart d’heure en retard — le sous-chef parut un autre homme. Son nez mince s’amincit de dédain, et ses yeux trop rapprochés s’abîmèrent l’un dans l’autre comme pour s’abstraire mutuellement de spectacles méprisables, sa petite barbe carrée devint rigide, sous deux lèvres hermétiques. Alors il poussa le battant et montra un visage si lointain, si vague, que les impatients n’osèrent risquer une réclamation. Tous se glacèrent, se rétrécirent dans le sentiment de leur petitesse. Qu’étaient-ils ? Une poussière d’êtres, auprès de l’organisme énorme, mystérieux, souverainement indifférent à leurs soucieuses individualités, et dont la vie lente avait l’éternité des longs couloirs, le secret des portes innombrables. Ces portes, ne devait-on pas les bénir quand elles s’ouvraient, même sur l’hébétude des attentes inexpliquées ? Car elles auraient pu ne pas s’ouvrir du tout, sans que prière ni violence atteignissent les volontés obscures qui faisaient mouvoir leurs gonds.

Des gens entraient dans le bureau, l’un après l’autre. Ils saluaient. M. Andraux ne répondait pas. Avec un gauche sourire, chacun prononçait une phrase, qui tombait, s’assourdissant dans le silence. Généralement, ils présentaient un papier. Le sous-chef le prenait, l’examinait longuement. Il semblait y chercher une tare, une irrégularité. Cependant la plupart de ces papiers étaient devenus jaunes, effrangés, coupés aux plis, à force d’avoir traîné dans des poches, d’avoir été dépliés dans ce même bureau, sous ces mêmes yeux, qui se clignaient l’un à l’autre par-dessus le nez en dos de couteau.

Lorsqu’il en avait minutieusement étudié un, Théophile allait prendre un dossier, classé à sa lettre alphabétique. Cette opération aussi demandait du temps, de l’application, des gestes mesurés, une expression de visage tendue comme si le bureaucrate eût cherché une rime à « chanvre ». Cependant il fallait bien que le dossier se trouvât et fût ouvert. Andraux en sortait un autre papier. Nouvel examen. Les minutes passaient. N’était-il pas indispensable qu’elles passassent ? Et n’est-ce pas le premier devoir d’un employé de bureau de donner à leur cours cette sage lenteur, que la folle activité humaine a détruite partout, excepté dans les administrations ?

Le folio dûment compulsé, on se reportait à un registre colossal, sur lequel le patient devait émarger. Tourner les pages, découvrir la colonne, le nom, la case correspondante où s’inscrirait la signature, ce n’était pas un mince travail. Cela engageait des responsabilités, demandait du discernement, de la circonspection.