— « Eh non !… monsieur… eh ! non… Que diable ! pas si vite !… Où allez-vous signer ?… Le savez-vous seulement ?… Là ?… Mais non… mais non !… Ici, monsieur, ici !… Voyez-vous la pointe de mon crayon ?… C’est extraordinaire !… ma parole !… C’est extraordinaire !… »

Et le sous-chef suivait d’un regard écrasant le coupable qui s’enfuyait humilié, énervé, navré de son temps perdu, emportant son ordonnance de paiement dans un autre quartier de Paris, vers les guichets du Trésor, où le supplice recommencerait, avec le timbre des oppositions, le visa, l’appel des numéros, — autant de stations crucifiantes par la longueur des « queues » à faire, et par le mortifiant dédain de l’humanité supérieure assise derrière des grillages.

Une fluette forme noire s’insinua dans le bureau. M. Prosper eut, vers Gilberte, un clin d’œil significatif. En ce moment, il collait un Fagueyrat aux cuisses impressionnantes, moulées dans des chausses à la Henri III. Et il venait d’écrire, dans une ronde non moins moulée que les cuisses, le mot « Tragedia », — nom du journal qui publia ce portrait. (Sans doute, les minutes appartenant au ministère eussent été occupées, sans cet exercice, par le mouvement giratoire des pouces de M. Prosper. Elles se trouvaient mieux remplies par les cuisses du beau Fagueyrat.)

Gilberte se pencha légèrement pour apercevoir ce qui rendait facétieux le regard de M. Prosper. Elle aperçut la petite forme noire, surmontée de l’immuable chapeau de paille. Il était noir également, ce chapeau, et d’un galbe qu’aucun journal de modes n’avait reproduit depuis que Gilberte s’intéressait aux journaux de modes, c’est-à-dire depuis une époque très voisine de sa naissance.

La petite forme s’inclina pour saluer. Mais rien ne s’inclina en retour : ni les murs crasseux, ni les piles de dossiers, ni l’échafaudage des cartons, ni — on peut le croire — le dos de M. le sous-chef.

Une voix timide murmura :

— « Je viens chercher mon ordonnance de paiement. »

Un silence suivit. Et enfin la réponse de M. Andraux, grave, soupçonneuse :

— « Quelle ordonnance ?

— Mais… pour ce trimestre de mon indemnité littéraire.