— Ne lui monte pas la tête, Andraux. Elle a des progrès à faire, n’est-ce pas ? Si elle veut m’écouter… Je peux lui donner, n’est-ce pas ? des conseils… d’utiles conseils. Ainsi j’ai remarqué… pour les répétitions, n’est-ce pas ? Un mot qui revient… n’est-ce pas ? C’est agaçant, pas correct. Moi, n’est-ce pas ? ça me choque tout de suite. »
Soit qu’il eût des conseils de la même importance à prodiguer immédiatement à la future gloire littéraire, soit qu’il voulût permettre au sous-chef de décrocher l’écriteau : « Fermé pour un quart d’heure, » il offrit à Mlle Andraux de venir jusqu’à son cabinet, où il se ferait un plaisir de lui rendre son manuscrit :
— « Je n’ai pas voulu le remettre à votre père, car je souhaitais, n’est-ce pas ? vous expliquer quelques signes, que j’ai mis, comme cela, n’est-ce pas ? au crayon. Des remarques, des impressions, n’est-ce pas ?… »
Dans son bureau, d’où il renvoya un expéditionnaire, M. Cochart se montra soudain entreprenant. Il prit le menton de Gilberte, avec de gros doigts, qui avaient aux phalanges des touffes de poils (transfuges, peut-être, de la chevelure changée en barbe), et lui déclara qu’elle lui devait une récompense pour son désintéressement.
Elle se recula, ébahie de la phrase, ennuyée du changement de ton.
Mais Cochart savait que la marraine Claircœur pensait faire passer à sa filleule le concours du ministère, pour un emploi féminin. N’était-ce pas généreux à lui d’en détourner celle-ci ? de se priver de la chance que serait, dans les couloirs, la rencontre quotidienne d’un si joli minois ?
— « Car vous êtes jolie, mademoiselle Gilberte. Très jolie », répétait-il en soufflant un peu. « Allons, n’est-ce pas ?… vous le savez bien. »
Et, pour lui pincer l’oreille… (« Mais quoi ?… un bonhomme de son âge… Oh ! la petite farouche !… ») il tâchait de glisser les mêmes gros doigts sous la coquille soyeuse des cheveux couleur de châtaigne, là où la tresse posait contre le cou délicat.
Il crut prudent d’y renoncer, sur un éclair qui passa dans les yeux de Mlle Andraux. Mais il masqua sa retraite par la désinvolture de son bavardage.
Oui… Et puis, quoi ?… Des petites minettes à croquer comme celle-ci n’étaient pas faites pour se dessécher sur des ronds de cuir. Singulier progrès… ouvrir aux femmes des fonctions administratives. Des travaux si compliqués, si fatigants, réclamant tant d’initiative ! Il y fallait une nature de fer… Et de la tête !… Puis, qu’est-ce qui resterait… (On se le demandait, n’est-ce pas ?) aux fils de familles bourgeoises dépourvus d’aptitude pour une carrière… Ceux qui n’avaient de goût ni pour les arts, ni pour l’étude, ni pour l’industrie… pour rien, enfin… n’est-ce pas ? Qu’est-ce qu’on en ferait, si les femmes leur prenaient les emplois dans l’administration ? La politique… On ne pouvait les y caser tous. Et c’est justement pour déverser son trop-plein que la politique multipliait les fonctions administratives. Seulement, si les femmes s’en mêlaient, n’est-ce pas ?… Et les jolies femmes encore !…