— « J’ai un neveu, mademoiselle Gilberte, qui, entre nous, est un grand niguedouille, avec une figure de… n’est-ce pas ?… de champignon malade. Comment voudriez-vous qu’il eût de l’avancement à côté de vous, n’est-ce pas ?… Vous iriez voir le directeur, ou même le ministre… »
Cochart promena son regard sur toute la personne de Gilberte — le trotteur court, les fins souliers, les minces chevilles dans les bas transparents, la jaquette entr’ouverte sur une cascade de linon et de guipure, le toquet de velours si cocassement chiffonné au-dessus du menu visage, les fourrures… la cravate de loutre, le gros manchon, qui sentaient le fauve et la violette — tout cet ensemble d’innocence et de tentation, ce petit être redoutable pour soi-même et les autres qu’est une Parisienne de vingt ans, sauvagement pure et diaboliquement coquette… Et il renifla :
— « Ah ! ça ne serait pas long… votre avancement. Et les infortunés mâles, comme mon dadais de neveu… eh bien, ils pourraient attendre. »
Une vague intuition troubla Gilberte. Est-ce que l’enthousiasme de ce monsieur pour sa vocation littéraire n’était pas tout à fait objectif et désintéressé ? Le doute ne l’effleura qu’un instant. Sa jeunesse était trop riche de confiance, de vanité naïve, de rebondissant espoir.
Elle eut des adresses de chatte pour obtenir son léger manuscrit et se sauver sans trop laisser les mains aux phalanges poilues rôder sur sa personne, et cependant sans gifler le chef de bureau. Elle se crut avec désespoir sur le point d’en venir à cette extrémité. Que dirait son père, mon Dieu ! Lui, si fier d’être resté l’intime de Cochart et de continuer à tutoyer ce grand homme, malgré l’abîme que la hiérarchie mettait entre eux. M. Cochart, chef de bureau au ministère, le seul être dont Théophile Andraux parlât avec admiration. Et pourquoi ?… Parce qu’il pouvait lui dire : « mon vieux » et lui tapoter le dos, à ce supérieur. Souffleter M. Cochart !… Gilberte en pâlissait d’avance, tandis que la répulsion pour ce gros vilain chauve et l’horripilation des contacts sournois, allaient lui faire lancer, quoi qu’elle en eût — elle le sentait — la giroflée dont ses cinq doigts seraient les feuilles.
Une fois dehors, — quelle chance ! elle avait pu s’en tirer, — Mlle Andraux trotta de son pas leste par les rues grises d’hiver. La joie la soulevait. Une de ces joies merveilleuses de la jeunesse, qui coulent dans le sang, deviennent physiques, rendent la tête légère comme d’une griserie de vin mousseux, rythment la cadence des mouvements ainsi qu’une fanfare, animent les jambes du besoin de danser. Elle aurait du talent. Elle serait célèbre. Elle ne mènerait pas l’odieuse existence d’une employée. Marraine se laisserait persuader. Marraine était si bonne !…
Gilberte souriait inconsciemment. Ses yeux brillaient. Les hommes, se retournaient sur son passage. D’aucuns lui glissèrent un compliment. Le plus audacieux la suivit. Ces banalités de la rue furent pour elle comme non existantes. Elle avait l’art de s’en abstraire, de s’en isoler. Art familier à toute Parisienne comme il faut. Les galants ne s’y trompent pas. Cet air de ne pas même être gênée de leur insistance, de ne pas y attacher la moindre attention, leur montre qu’ils perdent leurs peines, les décourage plus sûrement que les attitudes offensées et les regards foudroyants.
Quelques emplettes devaient justifier la sortie de Gilberte. Elle les abrégea. On ne trouve jamais ce qu’on veut dans les magasins.
La jeune fille ne se servait pas volontiers du mensonge. Elle y avait une instinctive répugnance, mais n’y voyait pas de mal du moment qu’il cachait une démarche innocente en soi. « Et quoi de plus innocent que de rendre visite à mon père ? » se disait-elle spécieusement.
En rentrant, elle alla frapper à la porte du cabinet de travail.