— « Je te dérange, marraine ?

— Non, je corrige des épreuves… Mais je peux m’interrompre. Ce n’est pas comme si je composais. Viens me procurer un instant de flânerie, mignonne. »

Dans le feu de l’invention, elle eût admis l’intruse de même. La simplicité avec laquelle cette femme accomplissait sa tâche sur terre était telle que jamais elle n’eût dit à personne, pas même à une servante : « Laissez-moi… Je travaille. » Pour cette grande laborieuse, le mot contenait une prétention à laquelle sa délicatesse répugnait.

— « Comment peux-tu écrire », s’exclama Gilberte, « avec cette bête ainsi posée ?

« Cette bête », c’était Criquette. Claircœur en soupira. Quelle façon de parler ! Une petite créature plus fine de cœur que bien des humains, et devant qui elle n’osait manifester de la tristesse, tant la pauvrette, immédiatement, se montrait éperdue de tendresse et de pitié. « Cette bête !… » Pourtant, elle ne reprit pas Gilberte, qu’elle soupçonnait d’un grain de jalousie.

— « C’est vrai que Criquette me gêne un peu », convint-elle. « Mais, comme je ne fais que des épreuves…

— Allons, va-t’en, Criquette !… Descends, petite horreur, qui tyrannises marraine », ordonna la jeune fille, avec une sévérité que le ton demi-plaisant n’atténuait guère.

La petite chienne, dont le train de derrière emplissait d’un côté le fond du fauteuil où Claircœur était assise, et dont le corps nerveux occupait l’accoudoir, tandis que la tête s’allongeait jusque sur le placard d’imprimerie, obéit, non sans fixer sur sa maîtresse un regard de reproche. Et ce regard s’obstina, même de loin. Si bien que la romancière, impressionnée, lui tourna le dos.

— « C’est ça, marraine… Laisse un peu ton chien, veux-tu ? Est-ce que, pour cinq minutes, je puis espérer ton attention sans que Criquette me l’enlève ?

— Voyons, mon petit, ne me parle pas comme ça. Sois gentille. Tu avais une mine si brillante, quand tu es entrée ! J’allais t’en faire mon compliment.