— J’ai fait trois chroniques, déjà, marraine. Je te les ai montrées. »
Claircœur soupira, se tut.
— « Voilà… » reprit Gilberte. « Tu réponds comme après avoir lu mes essais… Le silence… Pourquoi ne dis-tu rien ? Tu as bien une opinion sur mes idées, sur mon style.
— Mon enfant chéri, quel langage puis-je parler à une mignonne comme toi, qui ne veux rien entendre ? Tu me présentes trois chroniques. Mais non… Ce seraient des chroniques si elles occupaient certaines colonnes de certains journaux. Pour l’instant, ce ne sont que des fantaisies de jeune fille. Et d’une jeune fille très peu au fait de ce qui intéresse le public. »
Gilberte éclata de rire, — de son rire si joli, bien qu’en ce moment un peu forcé.
— « Ce qui intéresse le public ! » répéta-t-elle. « Ah ! bien… A côté de ce qu’on lui fait gober, au public, mes chroniques, sans me vanter, sont des chefs-d’œuvre. J’en vois, des articles idiots, dans les journaux que tu reçois. Tu le dis toi-même. Voyons, rappelle-toi… Cette machine sur le caractère révélé par la couleur du papier à lettres. Tu as déclaré : « C’est au-dessous de tout. » Eh bien, c’était en première colonne du Gulliver, et signé d’un nom plutôt connu.
— Un nom connu ! Apporte-le, à défaut d’un sujet bien traité : on prendra ta chronique. Un nom connu… comme tu y vas ! Pour un directeur de journal, ça vaut souvent mieux qu’une belle page.
— Mais c’est abominable !
— Gilberte… aimerais-tu mieux voir entrer ici, nous rendant visite, un illustre écrivain, un prince de lettres, un de ceux qui t’enthousiasment et te passionnent, même s’il ne devait te dire que : « Bonjour, je suis charmé de vous trouver chez vous »… ou cette dame qui passe, là, sur le trottoir d’en face, et qui viendrait te débiter les choses les plus spirituelles du monde ? »
La future gloire littéraire (au dire de M. Cochart) ne put s’empêcher de sourire.