— « Vous avez tiré une pièce de ce roman, madame ?
— Non. Mais je le ferai un jour ou l’autre. J’ai déjà soumis le scénario à un directeur. Si vous saviez ce que le théâtre me tente ! »
L’acteur était devenu un mur. Il voyait poindre des sollicitations, des embêtements. Et quelle audace ! Imaginer que lui, la vedette du Théâtre-Tragique — en attendant le Théâtre-Français — lui, le génial Fagueyrat, le beau Fagueyrat, incarnerait les Adhémar d’une romancière pour concierges, d’une pondeuse de lignes au Petit Quotidien ! Son regard tomba sur la créature téméraire, plus lourdement que s’il descendait de Sirius.
Les longues joues de celle qui signait « Gilles de Claircœur » prirent une teinte rose, ce qui lui restitua un éclair de jeunesse.
Elle n’avait que l’âge où les Parisiennes, et surtout les femmes de lettres, les femmes artistes, brillent de leur plein éclat. Trente-huit à quarante ans. Mais elle portait cet âge, si séduisant d’être inavoué, avec une candeur provinciale. Elle était celle qui trouve tout naturel d’avoir quarante ans, et non pas celle qui, les ayant, dissimule les fines expériences et toutes les grâces mûries de ses quatre décades, sous une fraîcheur juvénile. Ainsi, dans certains pays, on cache les œufs de Pâques sous les touffes d’herbe et de fleurettes printanières. C’est un jeu charmant de les y découvrir.
Puis elle s’habillait si mal, avec de trop belles étoffes, cette pauvre Gilles de Claircœur — de son vrai nom Gilberte Claireux. « Gilberte » — de par le goût romanesque de sa mère — une Bovary de l’Angoumois, à qui elle devait son imagination. Cette appellation mignarde allait si mal à la future romancière que, dès son enfance, on la nommait simplement Gil, — d’une façon garçonnière, comme le voulaient son grand corps déhanché de gamin, et sa passion pour les barres, le saut de mouton, les chevauchées à cru sur les bourricots des paysans. « Claireux » lui restait d’un vague mari, épousé à dix-sept ans, quitté huit jours après, par l’horreur et la stupeur des conversations conjugales, — tout au moins de l’éloquence particulière qu’il lui fut départi d’apprécier. Le nommé Claireux ne s’obstina pas, ne la poursuivit pas, ne divorça pas, — disparut. On le supposa mort au bout de quelques années. Peut-être l’était-il.
Unique épisode amoureux dont pouvait se souvenir Gilberte. D’où cet air « vieille fille » qu’elle gardait. Quand on décrit les merveilleuses tendresses des « Adhémar », dans des feuilletons de cinquante mille lignes, on ne se satisfait pas aisément des réalités sublunaires. D’ailleurs le veuvage obstiné de « Gil » — comme on continuait à l’appeler — eut d’autres causes que son incompréhension physique de l’amour et l’exaltation de ses chimères. Un devoir, qu’elle jugea sacré, détermina sa solitude.
Voici dix-huit ans, elle avait faite sienne la fille d’une sœur séduite et morte en couches — une sœur dont elle était la cadette — elle-même enfant-veuve, seule et sans ressources.
Héroïque ?… Jamais elle ne pensa l’être. Au contraire. Ne devait-elle pas tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était devenue, à cette enfant, puisque, pour la nourrir, elle avait eu la bonne inspiration de raconter des histoires mirobolantes, sous le pseudonyme de Gilles de Claircœur ? Et cela lui avait plutôt réussi. Sans compter que la mioche, par un raccroc bizarre, lui avait amené une famille. Elle qui en manquait, et qui aurait tant souffert de s’en passer !
Aussi, qu’est-ce qu’elle demandait à l’existence, cette grande femme, mal habillée avec des étoffes cossues et coûteuses, cette personne inclassable, si peu Parisienne, si peu ressemblante à celles qui excitent l’envie, — arrêtée dans ce hall de journal, devant un cabotin plein de suffisance, qui la blaguait à part soi ? Rien, elle ne demandait rien à la vie. Elle se trouvait comblée. Sa destinée lui paraissait parfaite. Elle était — mal fagotée, affublée de son pseudonyme ronflant, se sachant laide — une femme ! — elle était ce phénomène : une créature absolument heureuse. Plus que cela : triomphalement heureuse. Car elle triomphait, elle exultait. Ce soir plus que d’ordinaire. Bien que ce fût son état d’âme habituel, une victorieuse allégresse.