Pourtant si… Elle pouvait éprouver un désir, elle venait de l’exprimer : faire du théâtre. Voir les héros de son imagination se démener sur les planches, déclamer avec la voix célèbre de Marcel Fagueyrat (« un timbre charmeur », — comme disaient les critiques, quand ils venaient de cingler la lourdeur prétentieuse de ce demi-talent, trop infatué pour s’efforcer au progrès). La voix de Fagueyrat, un talisman. Prix du Conservatoire, Odéon. Jusque-là, cette voix fut le « Sésame, ouvre-toi ». Pas plus loin. L’intelligence, le don, ne correspondaient pas au joli mécanisme du gosier. Maintenant, c’étaient les succès à côté, les premiers rôles de mélo, les représentations uniques de grandes machines en vers, déclamées dans les arènes aux échos flatteurs et les théâtres de verdure.
— « Madame de Claircœur est là, n’est-ce pas ? C’est le patron qui la demande. »
L’homme avait parlé assez haut pour que son supérieur, le brigadier à galons d’argent, n’eût qu’à souligner le message d’un geste.
— « Parbleu ! » dit la romancière, avec sa rondeur quasi virile. « Je crois bien qu’il me réclame, le patron !… Je m’oubliais, là, à causer avec vous, monsieur Fagueyrat… Mais je me sauve. Excusez… C’est pour mon lancement… Le lancement de mon Guillotiné. Au revoir. Enchantée d’avoir fait votre connaissance. Dites donc… hein !… relisez mon Arpète. Étudiez Adhémar. Un rôle !… Vous verrez. Ça m’étonnerait qu’il ne vous emballât pas. »
Elle gagnait la porte directoriale. Elle allait y être. Elle parlait encore. A grandes enjambées, retournant la tête, agitant les bras, elle lançait ses phrases à travers les espaces monumentaux du hall.
Fagueyrat acquiesçait, — de vagues signes, poliment. Il riait. Libéré, à l’abri du cramponnage, il acceptait la gaieté émanant de cette personne intempestive. Son rire était moins moquerie que dilatation irrésistible. Diable de bonne femme !… Cocasse, mais sympathique, après tout.
— « S’pas, elle est rigolo ?… » observa le brigadier, qui riait aussi.
L’artiste reprit sa dignité, regarda l’inférieur par-dessus l’épaule.
— « Elle écrit beaucoup pour le Petit Quotidien, cette Claircœur ?
— Je vous crois, monsieur ! Et on s’en aperçoit. Le tirage monte. Y a du mouvement, ici, quand nous commençons un de ses feuilletons.