Désormais, pour le jeune cœur au sang vif, qui, par instants, sautait d’une palpitation brusque sous la mousseline du léger corsage, il n’y eut plus que des ombres insignifiantes dans la salle comme sur la scène. Les désirs, les curiosités, les rayonnements d’avenir, tout s’amortit dans l’immédiat espoir : « Si le directeur du Gulliver disait qu’il publiera mes chroniques ! » Aussitôt, son imagination s’emballa. Sa marraine rentrerait dans la loge avec l’assurance merveilleuse : « Voici monsieur Monbardon qui veut te connaître. Il te trouve du talent. » Gilberte croyait entendre le mot de « collaboration régulière ». Comme tout cela marchait vite, facilement ! Déjà, elle contemplait d’un autre œil ces puissants de Paris dont elle s’émerveillait tout à l’heure. Ce soir, une phrase de l’un d’eux lui marquerait sa place dans l’élite. Demain, ces gens-là liraient un article d’elle, répéteraient son nom, s’étonneraient de sa jeunesse.
A l’entr’acte, ce fut Théophile qui vainquit la timidité de Claircœur. Il lui offrit le bras.
— « Voyons, ma chère… Faites ça pour la petite. Il ne vous mangera pas, Monbardon.
— C’est que… les essais de Gilberte, je les lui ai portés voici seulement huit jours.
— Eh bien… Huit jours pour lire une vingtaine de pages ! Qu’est-ce qu’il lui faut donc, à Monbardon ? »
Sur le seuil de sa loge, le directeur du Gulliver entendit un de ses collaborateurs lui dire :
— « Cette raseuse, là-bas… Gilles de Claircœur… Elle a l’air de vouloir vous parler.
— Qu’est-ce que c’est que ça, Gilles de Claircœur ? » demanda négligemment un homme au visage glabre, monocle à l’œil, d’aspect distrait, glacial.
Et il engagea la conversation avec deux actrices rieuses, à qui, sans se dérider, il adressa les plus lestes propos.
— « Il fait celui qui ne veut pas vous reconnaître », grogna Théophile. « Je vais lui apprendre à vivre, à ce coco-là. »