Claircœur se hâta de calmer une ébullition dont elle avait la naïveté de craindre les effets. L’appréhension d’une gaffe la rendit soudain résolue. Elle s’avança désespérément.
Tandis que les deux actrices reculaient d’un pas pour mieux se moquer de la robe en soie bleu vif que portait la romancière, ainsi que de l’aigrette surmontant sa chevelure épaisse et disgracieusement coiffée, Monbardon se défilait :
— « Pardon… Ah ! oui, madame… madame de Claircœur. Mais comment donc !… Le manuscrit… très intéressant… manque un peu d’actualité. Tenez, voici justement notre critique littéraire, monsieur Thanor, qui doit vous rendre la réponse. »
Il s’éclipsa. Et M. Thanor, ignorant le premier mot de l’affaire, mais comprenant qu’il devait y couper court, se répandit en formules décourageantes et courtoises. Le Gulliver ne publiait pas de feuilletons de plus de douze mille lignes. Autrement, ce serait une bonne fortune… Non ?… ce n’était pas un roman ?… Des chroniques ?… Gilles de Claircœur était au-dessus de cette besogne au jour le jour… Ah ! comment avait-il pu confondre ?… C’était de sa jeune nièce. Voyez !… il avait pris cela pour l’œuvre d’un auteur expérimenté.
— « Alors ?… » demanda la romancière — qui eût perdu son plus précieux manuscrit pour rapporter une réponse favorable au père et à la fille — « alors, le Gulliver va publier ?…
— Ah ! voilà », rétorqua Thanor, « c’est qu’en ce moment nous avons une surabondance de chroniques, et pas assez de contes. Si votre nièce écrivait une courte nouvelle… L’imagination ne doit pas lui manquer. Au besoin, vous la guideriez un peu, vous lui fourniriez le sujet… »
La sonnerie électrique annonça la fin de l’entr’acte.
— « Mille excuses, ma chère confrère. Alors, c’est entendu. Apportez-nous ça, au Gulliver… Un joli conte… Et ne craignez pas d’y mettre un peu la main. »
Tout en jetant ces derniers mots, M. Thanor poussait la porte de la baignoire directoriale, où il s’enfonça brusquement. Il s’y laissa tomber sur une chaise avec un « ouf ! » plaisamment exagéré.
— « Vous en avez de bonnes, patron ! Enfin, tant pis ! Vous n’y couperez pas d’une petite rocambolerie de Claircœur pour votre supplément. C’est ce que j’ai pu vous obtenir de moins funeste. Eh bien, quoi, patron ? vous ne me dites pas merci ? »