Abaissant sa lorgnette il montra son visage, figé dans une habituelle tristesse. Mais un fugitif sourire détendit sa lèvre glabre, lorsque Thanor se fut écrié plaintivement :

— « Toutes les fois que parait dans le Gulliver de la mauvaise prose apportée par une jolie femme, vous déclarez à madame Monbardon que je l’ai fait passer sans vous prévenir. La directrice finira par me trouver trop dispendieux et trop dissolu. Elle exigera mon renvoi. »

C’était bien Gilberte Andraux qui s’était trouvée, causant avec Fagueyrat, dans le champ de la jumelle, — la jumelle de Monbardon, où venaient de s’inscrire, un soir de plus, la même galerie de physionomies « bien parisiennes », les mêmes protagonistes, que l’argent, le talent, le scandale ou le hasard, asseyaient à ces mêmes places depuis que lui-même, le directeur las, désabusé, assistait aux répétitions générales.

Ce qu’elle les avait enregistrées de fois, les physionomies « bien parisiennes », cette jumelle !… Ce qu’elle les avaient vues se friper, se patiner, vieillir, et — chose curieuse ! sans se renouveler. D’ailleurs, qu’avait-elle à faire de ce qui était nouveau, la lorgnette de Monbardon ? N’aurait-elle pas été tout à fait désorbitée de ne plus recueillir les mêmes images, dans un ordre immuable, aux mêmes numéros de fauteuils ou de loges : l’actrice mûrissante, qu’on appelait toujours la « petite Dangeval », à côté de sa mère, dont la vieillesse obèse, lippue, effrayante, ne semblait plus qu’à peine l’exagération, et non la caricature, de l’autre. Le financier dont on renonçait à supputer l’âge, l’homme aux deux grosses boucles toujours brunes, de part et d’autre de son crâne ovoïde, ce forban magnanime, dont les fantastiques escroqueries, les krachs, les fuites à l’étranger, ne se comptaient plus, et qui, cependant, pouvait trôner ici, entouré, assailli, épargné, sinon respecté, parce que ses caisses, souvent vides, et cependant inépuisables, fournirent des millions pour la libération du territoire, restèrent toujours mystérieusement à la disposition du Gouvernement, et seraient encore de taille à payer l’équipée d’un prétendant, si la République s’avisait d’examiner de trop près leurs sources. Et là-bas, riant de son rire à la Voltaire, le plus spirituel causeur et le plus mauvais peintre de ce temps. A côté, cette tête blanche, ou plutôt poudrée, de marquise, aux admirables yeux jeunes, la femme que Monbardon déteste le plus, parce que, dans leur fameux duel de journaux, — la Terre promise contre le Gulliver, — ce n’est pas le Gulliver qui eut le dernier mot, ni mit les rieurs de son côté.

Mais les haines de Monbardon, et surtout une haine aussi « parisienne », lui étaient indispensables autant que ses amitiés. Et sa jumelle ne s’arrêtait guère moins longtemps sur la tête lumineuse, aux cheveux d’un blanc coquet de travestissement historique, que sur la blondeur endiamantée de la magnifique Célimène du Théâtre-Français, ou sur le visage, encore impressionnant dans la pénombre, — les joues et le menton noyés de tulle — de celle qui, depuis plus de trente-cinq ans, est toujours la « belle ferronnière », à cause de son profil de Diane et des forges de son mari.

Ah ! oui, elle connaissait chaque sourire, chaque maquillage, chaque teinture, chaque ride, et toutes les grâces obstinées des femmes, et toutes les grimaces des hommes, dans ce musée Grévin, aux attitudes fixes, aux figures immuables, la jumelle de Monbardon ! Aussi, ce lui fut une surprise de dénicher un frais visage, ignorant même la poudre de riz, — le visage de Gilberte Andraux.

Quand sa marraine et son père avaient quitté la baignoire, Gilberte était restée seule. On commençait à la remarquer. Des messieurs, passant avec intention et lenteur devant sa loge, la dévisagèrent. Point timide, elle ne s’en soucia pas. Habituée à ce qu’on regardât complaisamment sa gracieuse frimousse, elle ne s’étonnait guère des hommages masculins, dont elle connaissait déjà le sans-gêne, sinon la brutalité. Naturellement, comme toutes les jolies filles, et comme un grand nombre de laides, elle se faisait une très haute idée de sa puissance de séduction. Les yeux avec lesquels une jeune personne se voit dans son miroir ne sont pas du tout les mêmes que ceux où elle mesure les grâces de ses amies. Mais ceci est une loi générale. Et si Mlle Andraux n’y formait point une héroïque exception, du moins ne la subissait-elle que dans la mesure d’une coquetterie modérée, d’ailleurs contenue par une distinction native d’âme et de manières, qu’une honnête éducation soulignait de réserve.

Fagueyrat, quittant son fauteuil d’orchestre, fit un détour pour sortir, afin de passer devant elle. Gilberte l’observa, et s’en divertit, flattée. Mais quand il s’arrêta pour lui adresser la parole, elle eut un léger haut-le-corps.

— « Pardon, mademoiselle… Je suis indiscret. Mais j’avais cru voir ici madame de Claircœur. »

Il clignait, le regard un peu myope, vers le fond de la loge.