— « Ma tante vient de sortir. Vous la rencontrerez dans les couloirs », dit Gilberte assez sèchement.
— Oh ! c’est madame votre tante… Quelle personne extraordinaire ! Elle a un talent… une imagination !… Je viens de lire ses Malheurs d’une arpète. Justement, c’est de cela que je voulais lui parler. »
Gilberte avait devant elle un homme préoccupé, qui, visiblement, ne se doutait pas qu’il s’entretenait avec une jolie personne. Ce n’était pas pour elle qu’il s’attardait là, et, blasé sans doute sur les conquêtes féminines, il traitait en comparse une vibrante petite créature, peu disposée à passer comme quantité négligeable.
« Il me parle ainsi qu’à l’ouvreuse », pensa-t-elle, en la déception de sa vanité.
Une idée de représailles, une malice audacieuse, lui fut suggérée par les circonstances. Elle dit à l’acteur :
— « Excusez-moi, monsieur… Mais je crois qu’on vous surveille de cette loge, là-haut, en face. Vraiment, je ne tiens pas à continuer d’accaparer l’attention des personnes qui s’y trouvent. »
Sur ces mots, elle se leva, alla s’asseoir sur une chaise reculée, dans l’ombre, laissant penaud le « beau Fagueyrat ». Celui-ci regarda dans la direction indiquée. Sa figure contrariée, abasourdie, s’offrit au rire insolent de Blandine Jasmin et des amies à toilettes tapageuses dont la cabotine était environnée. Ces dames s’agitaient, lorgnaient, « se tordaient » (eussent-elles dit). Et, sans contredit possible, leur mimique railleuse, publiquement accentuée, était, pour une jeune fille, une épreuve blessante, pénible, qu’un galant homme (Olivier de Jalin en province) ne pouvait se permettre de provoquer.
Fagueyrat bondit dans le couloir, grimpa l’étage, se précipita vers la loge de sa maîtresse. C’était l’instant où la sonnette de fin d’entracte retentissait, où Claircœur regagnait sa place, navrée par la réponse de Thanor, et se demandant comment elle oserait la communiquer à Gilberte. Dire à sa filleule que le Gulliver n’insérerait qu’un conte portant sa marque, à elle-même, et dire cela devant Théophile, — corvée terrifiante, dont elle se sentait absolument incapable.
Le rideau se levait lorsque Fagueyrat parvint à se faire ouvrir la loge de Mlle Jasmin.
— « Blandine, sors une minute. J’ai deux mots à te dire.