— « Céline, priez ce monsieur d’attendre cinq minutes. Je le rejoins tout de suite. »

Dans son cabinet de toilette, où elle se précipita, la romancière rajusta son chignon, ramena sur son front, où s’allongeait une fine portée de rides, — qui donc y inscrirait un allegro de baisers ?… c’était fini, cela, — quelques courtes mèches frisottantes. Elle couvrit de poudre de riz la joue ardente, et pinça vigoureusement la joue pâle. Elle ponça ses doigts tachés d’encre.

Mais cette robe d’intérieur ? C’est bien popote, bien bourgeoise du Marais, le zénana. Enfin… avec un nœud de tulle autour du cou… Et la voilà se dirigeant vers le salon.

Loin de sa pensée l’intention de paraître jeune et jolie aux yeux d’un homme de qui l’on racontait d’incroyables bonnes fortunes. Mais quoi ! C’est l’instinct de son sexe. De tout être qui tient un peu de son destin entre les mains, une femme se dit avant tout : « Comment me trouvera-t-il ? » Une obscure conscience, forte de tous les siècles traversés par sa race, la fait songer d’abord à l’effet de son apparence. Elle court à son miroir, dès que l’imprévu la surprend, — comme un soldat saute sur ses armes à la moindre alerte. L’âge n’y fait rien. Et l’amour même ne lui inspire pas cette sauvage défensive. Car elle peut avoir dans un amour profond la confiance qu’elle n’a pas dans l’impitoyable sévérité de la vie et des hommes.

Au salon, Fagueyrat, amusé, inspectait le décor. Il y avait là des meubles tout neufs, d’une dorure féroce. Et de vieux invalides, aux formes bizarres, de ces monuments de famille qu’on a vus en bonne place et entourés d’égards, lorsqu’on était bambin, et que, plus tard, on continue à regarder avec les yeux admiratifs de l’enfance. On se croirait sacrilège de les faire emporter par le bric-à-brac. Et c’est ainsi que trônait chez Claircœur une étagère torsadée et défendue par des griffons, en faux bois de fer, un fauteuil voltaire dont le velours usé alternait avec des bandes de tapisserie à emblèmes, une panoplie, portant un képi, une giberne et un coupe-choux de garde national, avec un morceau de pain du siège de Paris sous une lentille de verre grossissante. Sur les murs, entre des chromos, tapageusement encadrés, s’étalaient des portraits photographiques grandeur nature, dans des entourages en palissandre, à filets de bois de rose.

Quand la romancière entra, son visiteur, l’œil sur la lentille de verre, contemplait le petit amas de boue séchée, traversé d’échardes, de pailles, de débris innommables, grossis par la loupe, échantillon de l’aliment essentiel qu’en janvier 1871 les Parisiens digéraient sans appendicite.

— « C’est ma mère qui avait gardé cela. Et, au-dessus, il y a le képi avec lequel mon père montait la garde sur les remparts, la nuit, par quinze et vingt degrés de froid. »

Fagueyrat ne sourit pas. Il n’en eut même nulle envie. C’était, sous ses airs tranchants, un bon garçon à l’émotion facile. L’image de sa maman, couturière à Moissac, et de son papa, employé aux pompes funèbres de la même ville, lui apparut, et l’attendrit.

— « Madame », dit-il, « ce m’est d’un bon augure que je me sois arrêté instinctivement devant les souvenirs de vos parents. Je songe aux miens, dans leur antique château de Gascogne. Je me les représente assis devant la cheminée monumentale où sont sculptées les armes de nos ancêtres… » (Sa voix eut un trémolo sincère. Il les voyait. Et le son des mots : « nos ancêtres », amollit son intonation, naturellement sombre, prenante et chaude.)

Claircœur lui tendit la main. Leurs doigts s’étreignirent avec une cordialité vive, une entente spontanée, comme si le noble Fagueyrat père, délaissant les pompes funèbres, et le vaillant Claireux, se fussent mutuellement sauvé la vie sur des champs de carnage, pendant que leur épouses parfilaient ensemble de la charpie, au coin de la cheminée séculaire.