Quand il prononça « cher maître », son interlocutrice eut un haut-le-corps. Mais elle se remit vite, ne voulant pas paraître inaccoutumée à ce titre. « Cher maître »… Évidemment, on ne pouvait lui dire : « chère maîtresse ». Jamais elle n’avait réfléchi à cette bizarrerie de langage. Personne n’avait encore songé à lui donner du « cher maître ». Elle éprouva une gratitude envers l’acteur, et dirigea doucement vers lui ses larges yeux, aux iris blonds, que toutes sortes de sentiments joyeux, exaltants et délicats, emplissaient d’une suavité imprévue.

Il se dit que c’était une brave créature, cette Gilles de Claircœur, qu’on s’entendrait mieux avec elle qu’avec ces rossards de petits auteurs, qui se croyaient Shakespeare quand ils avaient pondu leur premier lever de rideau, et qui, les nerfs toujours à vif, étaient plus femmes que des femmes. Fagueyrat se sentait content de penser que, tout en faisant ses propres affaires, il apportait une fortune à un assez chic type de bonne dame de lettres. Il lui rendit son regard et son sourire, fraternellement, des abîmes du vieux fauteuil, où il s’était laissé glisser dans un abandon de béatitude.

Malheureusement, les regards de Fagueyrat (« Dieu ! quelle étrange ardeur ses yeux laissent en moi ! ») n’oubliaient jamais, pas plus que lui-même, les expressions des grands rôles. Ce n’étaient pas des regards quelconques, animés des dispositions de l’instant. C’étaient ceux qu’Hippolyte détourne de Phèdre, ceux que Rodrigue adresse à Chimène, ceux dont Hamlet illusionne Ophélie, dès qu’il s’y coulait seulement un peu d’amabilité.

Une inconsciente fatuité s’en mêlait. Même en dehors de toute idée de conquête, Fagueyrat estimait impossible qu’une femme échappât tout à fait à sa séduction. Comme il voulait obtenir de celle-ci des décisions plus essentielles pour lui que l’amour, et desquelles dépendait son amour même, il déploya une éloquence grave, de paroles, d’attitudes, avec ses jeux de physionomie les plus persuasifs. Il fut charmant, d’un charme où le naturel l’emportait sur le cabotinage, ce qui donnait un Fagueyrat supérieur au Fagueyrat de ses meilleures créations. Dans ce salon, où sa voix ne modulait que des notes voilées et profondes, il eut l’avantage de ce don si rare, et qu’il possédait parfaitement lorsqu’il ne se forçait pas à des clameurs tragiques : un accent qui, par l’oreille, va jusqu’à l’âme comme une caresse.

Jamais Gilles de Claircœur n’avait été à pareille fête. Une douceur l’envahissait, dont elle ne se méfiait pas. Tout s’illuminait en elle à la pensée que cette causerie n’était qu’un commencement. Le commencement d’une chose merveilleuse : un travail commun, des intérêts communs, avec ce brillant Fagueyrat, la coqueluche de tant de femmes, un des acteurs les plus en vue de Paris. Tout bas, elle exagérait les satisfactions de sa fierté pour ne pas s’avouer que, déjà, une effervescence plus douce montait des sources assoupies où dormaient ses tendresses et ses rêves. Elle avait cru répandre toute sa sentimentalité dans ses romans. Est-ce que les flots ardents où elle avait épanché jusqu’à les croire taries les velléités romanesques de sa nature, allaient lui remonter au cœur, et bouleverser de leur tumulte son renoncement paisible ?…

Allons donc !… La crainte ne l’en effleura même pas. D’ailleurs, dans quelle sécurité la plaçait, vis-à-vis d’un tel partenaire, son âge, et ce qu’elle ne désignait pas en elle-même, ce qui n’a de nom dans aucune langue féminine en parlant de soi, sa laideur. « Suis-je si mal que cela ?… Je n’ai jamais pris la peine de soigner ma figure. Mon âge ?… Fagueyrat a dépassé trente ans, et je n’en ai pas quarante. »

Elle éclata de rire tout haut.

— « Pardon ?… » demanda son visiteur, étonné.

La voyant distraite, il reprenait haleine, après avoir énuméré les scènes capitales des Malheurs d’une arpète, et, plongé au plus profond du fauteuil, il oscillait, d’un mouvement berceur, sur les sangles détendues.

— « Excusez-moi. Je ne ris pas de ce que vous disiez », s’écria la romancière, avec une gaieté, une animation, dont elle sembla rajeunie. « Non, je me moque de moi-même. Une idée absurde, qui me passait par la tête. Ça ne vous arrive pas, monsieur Fagueyrat, aux moments les plus sérieux.