— Ça m’arrive en scène, madame, dans les minutes les plus pathétiques. C’est effrayant.

— Mon Dieu… pourvu que vous ne soyez jamais pris de fou rire en jouant mon Adhémar… non… enfin… pas Adhémar. Mais son nom m’est bien égal. Quand je pense que vous allez le jouer !… Je ne peux pas le croire ! Je suis si contente ! »

On le voyait, qu’elle était contente. Elle rayonnait. Ce n’était plus la bonne dame en zénana capucine, avec une joue trop rouge et l’autre trop blême. Une égale flamme rose éclairait son teint, mettait un reflet dans les prunelles blondes de ses grands yeux pleins de joie, rendait presque seyante la nuance de la robe, sur laquelle d’ailleurs l’écharpe de tulle, saisie et jetée d’abord à la diable, se drapait maintenant avec légèreté, avec grâce, par on ne sait quel geste instinctivement coquet de ces doigts féminins que n’avaient pu raidir tant d’années de labeur, tant de milliers de lignes écrites.

— « Mais, après tout, monsieur Fagueyrat, la pièce n’est pas faite.

— C’est ce qui vous trompe, mon cher auteur. La pièce est faite. Vous allez voir. N’avez-vous pas un scénario ?

— Oui… très complet, très détaillé. J’avais pensé le donner à l’Ambigu. Mais, j’hésitais encore. L’Ambigu… Il y faut du gros mélo… Je voudrais, tout en laissant l’élément dramatique, me rapprocher de la comédie de mœurs. »

Que l’auteur à qui l’on a retourné son manuscrit sans explication, lui jette la première pierre.

Fagueyrat ne fut pas dupe. Il savait que de la copie dans le tiroir d’un écrivain, c’est du stock en souffrance. Il n’y a pas preneur. Autrement les feuillets auraient des ailes. Pas encore partis, ou piteusement revenus, c’est la même disgrâce. Il dit à Claircœur :

— « Le scénario… Mais je ne demande pas autre chose. Je vois tellement mon rôle !… Je le vivrai, je le créerai à mesure, avec vous, devant vous. Imaginez, madame !… c’est un rêve que je réalise. Quand je sens profondément un rôle, je brûle, par instants, de substituer aux phrases d’auteurs, trop composées, trop figées, les cris plus vivants, tout imprégnés de ma joie ou de ma douleur, que l’ardente réalisation d’un caractère me fait jaillir de l’âme. »

Il dit bien cela. Il le croyait. Beaucoup d’acteurs le croient. Et tous, en une minute d’emballement, sont capables de trouver le mot d’une situation, de collaborer, dans une petite mesure, à l’œuvre qu’ils interprètent. Mais rarement par la simplicité. La recherche de l’effet personnel les incite à l’emphase.