— « Et vous pensez que nous aurons cette perle ? »
Fagueyrat hocha la tête.
— « J’y ferai de mon mieux.
— Appartient-elle déjà au Théâtre-Tragique ? »
L’acteur, qui marchait maintenant de long en large, s’arrêta, eut un sursaut, tourna la tête vers la questionneuse, paupières écarquillées, bouche entr’ouverte. La mimique de la stupeur, telle que l’enseigne dans son cours tout sociétaire à part entière. Claircœur se répéta ce qu’elle venait de proférer, s’assurant que le son en tintait encore dans ses oreilles, et qu’elle n’avait pas, par distraction, demandé si l’actrice exécutait la danse du ventre ou avalait des scorpions vivants. Elle vit Fagueyrat revenir de son côté, se planter à un pas, les bras croisés. Et telle fut sa soudaine inquiétude, qu’elle éprouva un notable soulagement lorsque, enfin, elle lui entendit émettre cette simple phrase :
— « Vous croyiez donc être jouée au Théâtre-Tragique ?
— Sans doute.
— Mon cher auteur !… Le Théâtre-Tragique n’est pas digne de vous. Ce n’est pas sur une scène aussi démodée, aussi empêtrée de vieilles routines, qu’on peut mettre en valeur le drame admirable, poignant de modernisme, que vous allez tirer des Malheurs d’une arpète.
— Alors ?…
— D’ailleurs », poursuivit-il, « ne lisez-vous pas les journaux ? Vivez-vous tellement à l’écart de l’existence sociale ? Comment !… Vous êtes la seule à ignorer que j’ai lâché le Théâtre-Tragique ! C’est curieux. Mais oui, mon cher auteur, je l’ai lâché. J’ai cédé à l’opinion, aux prières instantes des critiques, du public. C’étaient, tous les jours, des lettres, des articles. Que ne disait-on pas ?… « La place d’un artiste comme M. Fagueyrat n’est pas dans un théâtre de second plan. Avec ses dons si personnels… » (Je cite, madame, je cite…) « avec ses dons si personnels, son art de la mise en scène, l’originalité de son goût, M. Fagueyrat nous doit un cadre nouveau, une troupe inspirée par lui, des pièces correspondant à une formule neuve. M. Fagueyrat se doit, et nous doit, un Théâtre Fagueyrat. » Est-il possible, cher auteur et maître, que vous n’ayez pas cent fois rencontré dans les journaux des tirades de ce genre !…