Du coup, la romancière ne trouva plus de mots pour approuver, pour exhaler son enthousiasme. Elle exulta quand elle découvrit que, décidé à créer une nouvelle scène, l’acteur n’avait rien trouvé de mieux, pour inaugurer sa direction, que de venir lui demander un drame tiré des Malheurs d’une arpète.

— « C’est la haute portée morale et sociale de l’œuvre qui m’a séduit », déclara-t-il. « Vous développez les misères de l’ouvrière qui veut rester pure, les dangers de l’apprentissage. On frémit devant les tentations, les séductions, qui assaillent la pauvre petite « Lulu-tire-l’aiguille ». Quel cœur vous avez mis là dedans, chère madame ! Une femme seule pouvait écrire ces pages !

— J’y ai mis le meilleur de moi-même. Oh ! avoir assez de talent pour faire un peu de bien !… » soupira Claircœur. « Ma pauvre petite Lulu-tire-l’aiguille !… Je n’ose pas vous avouer, monsieur… mais j’ai pleuré plus d’une fois en écrivant son histoire. »

Les larmes lui jaillirent des yeux, roulèrent sur ses longues joues, avant qu’elle pût sortir un mouchoir de la poche dissimulée sous les plis du zénana capucine. Fagueyrat s’approcha, lui tendit la main. Lui aussi, avait les paupières humides. Et de quelle sincérité d’émotion !

— « Permettez-moi de vous le dire, Gilles de Claircœur. Vous m’inspirez une sympathie et une admiration profondes. Je suis fier de collaborer avec vous.

— Moi aussi, mon cher interprète, mon cher ami, je suis contente, je suis fière. »

Ils se serrèrent les mains. Sur le « plateau », ils se fussent embrassés. Mais la griserie des coulisses commençait à peine de tourner la tête à la sage et — jusque-là — tranquille romancière. L’effusion fut chaleureuse, mais resta telle que le vieux voltaire aux bandes de tapisserie et les dragons soutenant les torsades en bois de fer de la vitrine, n’en pussent prendre le moindre ombrage.

Claircœur, alors, s’enquit du théâtre que comptait prendre Fagueyrat.

Mais il n’y en avait qu’un de possible ! Élégant, central, une salle récemment remise à neuf, ni trop vaste, ni mesquine, — libre, d’ailleurs… libre, justement, par une chance inouïe — les Fantaisies-Louvois, place Louvois, un théâtre dont le public avait un peu oublié le chemin. Mais on le lui rappellerait.

— « Oh ! je n’aurais pas espéré si bien… Le Louvois ! » dit Claircœur, usant de l’abréviation courante. « Vous l’achetez ?