— Puis, au premier plan », continua-t-elle, « voilà ce misérable Larceveau qui se tire un coup de revolver, et tombe baigné dans son sang. Hein ?… Ça portera sur le public. Ce suicide devant la guillotine, et parmi le groupe officiel. Quel mystère !… Est-ce un grand personnage ? un magistrat ?… le juge d’instruction lui-même ?

— Lisez le Petit Quotidien à partir du 15 décembre, et vous le saurez, Claircœur.

— Dieu, que vous êtes énervant, Boisseuil ! Alors, pourquoi me demandez-vous ce que votre image représente ? »

Ils se chamaillaient, se taquinaient, en bons amis confiants, en associés veinards, qu’échauffe doucement la certitude d’une nouvelle collaboration fructueuse, et qui s’en savent gré mutuellement. Peu raffinés l’un et l’autre, ils se témoignaient la cordialité de leur entente par ces grosses facéties qui sont, au moral, pour les gens sans façons, les coups de coude dont les paysans se bourrent amicalement les côtes.

Boisseuil était une manière de colosse, qui portait une barbe carrée, grisonnante comme ses cheveux bourrus. Jadis administrateur-gérant du Petit Quotidien, il avait fait la fortune de ce journal par ses qualités d’homme d’affaires et son entente de la mentalité du public. Fils d’ouvrier, il se rendait compte de ce qui pouvait séduire, intéresser l’ouvrier. Son parfait dédain de la littérature, le flair avec lequel il reconnaissait la pâture intellectuelle qui allécherait la foule, firent rapidement dévier les projets plus élégants, mais moins réalisables, du fondateur. Celui-ci lui abandonna la véritable direction de l’entreprise, longtemps avant de la lui transmettre officiellement, lorsqu’il se sentit mourir.

Maintenant, Boisseuil, cessant de plaisanter, essayait de convaincre sa plus précieuse collaboratrice.

N’était-il pas indispensable que le texte du « lancement » — cette amorce illustrée qu’on distribuerait dans toute la France à des millions d’exemplaires, le matin du dimanche où paraîtrait le premier numéro du feuilleton — (un dimanche, jour fatidique… les travailleurs auraient le loisir de lire) — n’était-il pas indispensable que ce texte s’achevât sur une situation « palpitante », sur une phrase de mystère, qui affolât la curiosité ?

— « Il faut absolument », affirmait le directeur, « que cela finisse au moment où votre marquis de… Dieu sait quoi, votre guillotiné, enfin… lance vers la foule la cigarette qu’il fait semblant de fumer, et qui contient son secret, et qui va être ramassée par la petite Josette-fleur-des-fortifs. Vous la voyez, là, qui se glisse entre les chevaux des gendarmes, votre Josette ?… » ajouta-t-il en désignant l’affiche.

— « Mais j’ai bien l’intention qu’il finisse là, le lancement ! » s’exclama l’auteur. « Je me suis arrangée exprès.

— Non, non, vous ne pouviez pas vous arranger, parce que vous ne pouviez pas connaître la « justification », ni la place que prendraient les images. N’y a pas. Il manque soixante lignes.