— Quand ils ne s’écrasaient pas en route », observa Gilberte.
— « Parbleu ! Sans ça !… Mais, ma pauvre gosse, c’est le chic du truc. Des métiers comme ça, où on devient plus célèbre, plus fêté qu’un prince, même qu’un de tes princes de lettres. On est porté en triomphe. On roule tout de suite sur l’or… Ou bien… Crac ! En un clin d’œil… Plus d’embêtement ! Rasibus !… On ne s’en aperçoit même pas. Et on est sûr d’un chouette enterrement par-dessus le marché.
— Si tu restes estropié ?… Si tu grilles vivant dans l’essence de ton moteur ?… »
Bernard haussa les épaules.
— « Et avec ça, rien à fiche », ajouta-t-il.
— « Comment ! Mais c’est là, qu’il en faut de l’énergie, de la volonté, de l’endurance !
— Eh bien, petite bécasse, l’énergie, l’endurance, la volonté, c’est pas des colles de pion, c’est pas du travail… C’est la joie de vivre. J’appelle pas ça du turbin. Du turbin !… Quand on est là-haut, et qu’on se dit : « La gloire et l’argent… ou la mort… Pas de milieu ! » Tu crois qu’on pense à battre la flemme et à faire des ronds d’encre dans les marges, comme avec Sénèque, La Rochefoucauld, et tous ces sacrés raseurs ! C’est pas du travail d’avoir tout son être en jeu, dans une passion d’arriver le premier qui fait que le danger même ne compte plus auprès de la peur effroyable de n’être pas le vainqueur. Ah ! Bette, ma petite sœur ! Rien que d’y penser, j’en tremble d’impatience. Le sang me bout dans les veines ! »
Il frémissait, ce long garçon, comme un arc tendu dont on pince la corde. Ses yeux se doraient, se fonçaient tour à tour, prenaient par instants la fauve fixité des prunelles d’un jeune aigle.
— « Bernard, tu m’effraies !… Je serai inquiète tout le temps. Je ne sais si je dois t’approuver », hasarda sa sœur.
— « Mais », s’écria-t-il, fonçant vers elle, « je m’en fous, que tu m’approuves ou non. De deux choses l’une : ou je trouverai l’argent nécessaire pour mon apprentissage, — qui ne traînera pas, je t’en réponds. Ou je me ferai manœuvre, domestique, n’importe quoi, dans une école d’aviateurs. Seulement, comme ça me dégoûtera qu’on m’y réduise, je ficherai le camp en Amérique. Et c’est là-bas que j’apprendrai. Si tu ne tiens pas à ce que je m’en aille, faut m’aider à mettre tante Gil dans mon jeu.