Flatcheff eut une toux brève. Les regards des deux hommes se croisèrent, puis se détournèrent aussitôt.

C'est moins d'une demi-heure après cette conversation que Flatcheff, précipitant son départ, avait rencontré Flaviana à la grille. Comme le parc ne possède pas d'autre sortie possible pour une auto, à cause des accidents de terrain, des hauteurs, des déclivités abruptes, c'est à cette même grille que Flatcheff revint, après avoir donné le change à sa visiteuse.

L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia. Comme tous les êtres capables de trahison, cet homme était lâche. En outre, quelle stupeur! Avec ses maquillages savants, la transformation complète de sa physionomie, sa retraite au Vieux-Moutier, la légende de sa fuite à l'étranger établie par la police, la protection dont l'entouraient les agents russes aux ordres d'Omiroff, comment imaginer qu'à peine sortie de prison, une de ses victimes se dresserait en face de lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le loisir de jeter la bombe, là, dans l'avant de l'auto, aux pieds mêmes du conducteur. Avec quelle joie forcenée elle eût accompli l'acte! Peu lui importait sa vie, à elle. Ainsi, elle sauvait Tatiane, à qui le sort attribuerait peut-être le dangereux rôle, l'œuvre de justice, l'anéantissement de l'abominable agent provocateur. Oui, elle sauvait Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait la fiancée de Pierre Marowski, séparée pour cinq ans,—peut-être pour toujours: leur vie était si hasardeuse!—de celui qu'elle aimait. Quelle tentation!... Mais elle avait aperçu l'enfant dans la voiture. Elle n'avait pas voulu lancer l'horrible engin. Et alors une autre idée lui était venue. Elle ne se souciait guère de la cause, ni du martyr déchiqueté à la Petite-Barrerie, ni de l'exemple, terrifiant pour les traîtres, que devrait être le châtiment du faux Toulénine. Tatiane... Il n'y avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine avait trouvé en soi de telles ressources d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des vêtements d'homme, qui la rendaient à la fois méconnaissable et plus alerte, la sauvage fille avait rôdé, épié, guetté,—souple, cauteleuse, comme une maigre louve des steppes.

Ce matin, à la gare du Nord, elle avait eu cette chance de reconnaître dans le valet de chambre du prince, un garçon de son pays, et elle l'avait conquis tout de suite en se faisant passer pour le jeune frère d'un ancien camarade à lui, en rappelant ces choses d'enfance, de village natal, auxquelles nul cœur ne résiste. Katerine, grâce au coup de téléphone, à l'indication de l'annuaire, identifia cette retraite campagnarde, qui devait être la maison mystérieuse du prince. Là, sûrement, se terrait le Judas de la Petite-Barrerie, Toulénine-Flatcheff, le sinistre factotum d'Omiroff. Mais comment se rendre là-bas? Comment y arriver à temps? Car, sans doute, le maître et le misérable valet repartiraient ensemble pour la Russie. Katerine, désespérée, ne possédait même pas sur elle de quoi prendre le train. A tout hasard, elle courut à l'hôtel de l'avenue de Messine. Du moins, elle pénétrerait dans cette demeure, elle s'y assurerait ses entrées en se liant avec l'ami du valet de chambre, auquel celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait rencontré Flaviana.

Et voici pourquoi, quelques heures plus tard, entre les futaies pleines de nuit, sur la route forestière entrevue dans le cercle lumineux des phares, à côté de l'auto, où gémissait et s'encolérait une voix enfantine, Katerine, en face de Flatcheff et de Sémène, crut sa dernière heure venue.

On la fouilla consciencieusement. Les deux gaillards à qui elle avait affaire ne se souciaient guère d'épargner sa délicatesse féminine. A vrai dire, ils ne s'occupèrent pas plus de ce détail que si elle avait été le garçon dont elle portait le costume. D'ailleurs, ce n'était pas cela non plus qui pouvait contrister ou effaroucher la pauvre fille. Hasardeuse créature, elle en avait vu bien d'autres. Rester vivante. Ne pas livrer les secrets de Tatiane. Atteindre le terrible but dont elle s'hypnotisait. Voilà ce qui tendait et enflammait l'âme primitive, dans ce corps précocement usé, que maniait la hardiesse indifférente d'un chenapan et d'un larbin.

Quand Flatcheff se fut bien assuré que les vêtements masculins de Katerine Risslaya ne cachaient aucun explosif, aucune arme, aucun papier inquiétant, qu'elle s'était vraiment livrée à lui sans possibilité de lui nuire, ou même de se défendre, sa prudence accepta ce dont tout d'abord sa vanité s'accommodait. Cette fille était demeurée entièrement sous sa puissance. Il l'avait fanatisée. Elle revenait à lui, aussitôt libre. Et, pour lui plaire, elle trahissait. Quoi de plus acceptable pour un être pareil? La vilenie des autres semblait de toute évidence à sa propre vilenie. Et, suivant sa logique, une Katerine Risslaya, ramassée dans la boue par Tatiane, devait se retourner tôt ou tard contre sa bienfaitrice. Il eut un rire de joie affreuse, dont se troubla le sommeil des beaux arbres fiers, aux branches desquels se fixaient une à une, brodées par une fée mystérieuse, les petites étoiles du givre.

—«Eh bien, Katinka, tu es une fameuse luronne. Bravo, ma fille. Tu n'y perdras rien. On ne manque pas de braise au service d'Omiroff. Excepté ici, où elle ne chauffe guère...»

Et il rit plus fort, de son à peu près sur le mot «braise», qu'il venait de prononcer en français.

—«On gèle,» ajouta-t-il. «Mais grimpe tout de même sur le siège, à côté de moi. Car j'ai encore à te parler. Tout à l'heure, Sémène te cédera la place à l'intérieur.»