Lorsque, de nouveau, la voiture dévora la route, Flatcheff soumit Katerine à un interrogatoire, sur la façon dont elle l'avait retrouvé, sur ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle était l'idée de cette femme en se présentant au Vieux-Moutier.

—«Si c'est une ancienne bonne amie de Son Excellence, qui venait pour l'embêter, elle se sera cassé le nez,» observa-t-il. «Il faudrait être plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour découvrir notre petit père Boris Wladimirovitch dans son monastère. Quand ce diable-là se fait ermite... ah! ah...»

Flatcheff riait encore. Décidément, il était très gai.

«Tu ne le seras pas longtemps, misérable!» pensait la sombre fille, assise à son côté sous la même lourde et chaude peau d'ours.

Elle s'étonnait qu'il ne parlât pas de Flaviana comme de la mère du petit garçon, qui, maintenant couché sur la banquette, dans les vêtements de laine et de fourrure, dormait, derrière eux, du profond sommeil de l'enfance. Mais le suppôt du prince, au moment de la naissance secrète, confiné à son rôle de valet complice, ne possédait pas encore l'autorité du faux Toulénine. On ne lui confia que ce qu'il devait savoir pour ses diverses missions, dont l'une fut d'aller enlever la jeune doctoresse. Lorsque, plus tard, le prince lui avoua qu'il s'agissait de son neveu, Boris ne revint pas sur la personnalité de la mère. «Une cabotine,» dit-il simplement. Car l'orgueilleux grand seigneur gardait à son immonde acolyte tout le mépris indispensable, ne s'ouvrant à lui que suivant l'occasion, par nécessité ou par caprice.

Pendant des heures, l'auto dévora les chemins, crevant le noir sans fin des campagnes taciturnes, traversant à un galop de foudre, avec des clameurs de bête furieuse, les villages ensommeillés. Puis, on stoppa dans une ville, plus muette et vide qu'un décor de rêve, devant un hôtel dont Katerine, sous une lanterne, discerna l'enseigne: Hôtel du Chevreuil, avec la forme vague d'un quadrupède, qui s'effaçait sur la tôle délavée. Un souper était servi, des chambres prêtes.

Quand les voyageurs se séparèrent pour dormir, Flatcheff dit à Katerine:

—«Ma fille, tu vas partager la chambre de Mauricette et du petit. Comprends-moi bien. J'ai cru tes boniments. Toutefois la prudence et mes consignes m'ordonnent d'agir comme si je me méfiais. Donc, je suis responsable de ce que tu feras, et je te garde. Ça doit te faire plaisir. Mais tant que tu seras sous ma coupe, tu ne communiqueras avec personne. Si l'on te surprend écrivant un mot, glissant un papier, faisant un signal, on m'avertit, et je te casse la tête.»

Pour achever ce discours, Flatcheff enleva son espèce de passe-montagne, ses lunettes, avec le demi-voile où elles s'incrustaient. D'un geste qui fit horreur à Katerine, il arracha même sa barbe.

La malheureuse fille contint un cri de répulsion. Elle reconnaissait le visage infâme,—le faux Toulénine qui leur prêchait la guerre sociale, la propagande meurtrière, l'audace héroïque.—Elle le voyait face à face, l'apôtre qui trouvait des accents enflammés pour soulever leurs âmes, dans la mansarde de Pierre Marowsky, et qui n'était que ce reptile hideux, ce scorpion rampant, gonflé de venin: un agent provocateur.