Cette fois, point de gîte retenu, prêt à les recevoir, point d'hôtelier complaisant. Ayant traversé le Rhône sur le pont suspendu, et pénétré en ville par la porte de l'Oulle, tout de suite ils se trouvèrent place Crillon. Là, devant la façade cossue, les lanternes allumées toute la nuit, la porte cochère accueillante d'un hôtel, ils ne pensèrent plus à rien qu'à la joie de quitter leur trépidante voiture, et d'étendre leurs membres crispés sur des lits immobiles, entre des murs silencieux.

Dans le va-et-vient que causa leur arrivée, le domestique Sémène se trouva seul, un instant, avec Katerine Risslaya,—du moins seul Russe, car c'était dans la cour, où le garçon de remise l'aidait à ranger l'auto, tandis que sa compatriote revenait chercher quelques effets de l'enfant, oubliés dans la voiture.

Rapidement, le grand valet de pied sussura en petit-russien à l'oreille de Katerine:

—«N'oubliez pas de mettre vos chaussures à la porte, ce soir. Et demain, quand vous serez bien seule, regardez sous la semelle intérieure...»

Vivement elle leva les yeux. Mais déjà l'impassible valet s'était détourné, et prenait des mains du garçon un seau d'eau, dans lequel il trempait la longue brosse pour nettoyer les roues de la voiture.

Katerine Risslaya ne s'endormit pas.

Le matin, elle fut debout avant les autres. Aussitôt, elle ouvrit la porte, sur le couloir. Les chaussures n'avaient pas encore été remises en place. Lorsque enfin elle eut les siennes, elle ne se trouvait pas seule, et ne réussit pas à l'être un instant jusqu'au départ. Il lui fallut donc remonter dans l'auto sans avoir l'explication des singulières paroles. Elle chercha les yeux du moujick, et ne les rencontra pas.

«Une épreuve...» se dit-elle. «Un piège que me tend Flatcheff. Ne nous y laissons pas prendre.»

Malgré tout, par instants, ses orteils, nerveux, s'agitaient dans ses souliers, et elle appuyait fortement le pied par terre. Qui sait?... Là, peut-être, gisait un secret qui changerait la face des choses.

Ce fut seulement à Arles, chez les Kourgane, qu'elle put satisfaire son anxieuse curiosité.