Dans la rue du Refuge, près des Arènes, ils habitaient une petite maison, avec un bout de jardin,—ou plutôt un enclos poussiéreux, tout encombré de vieilles pierres, de statues mutilées, de débris de chapiteaux, dont Fédor faisait commerce. Au rez-de-chaussée du logis, une salle en désordre, vrai capharnaüm, offrait aux clients, sous prétexte d'antiquités, des vaisselles ébréchées, des japoneries de bazar, des bibelots Louis-Philippe, des dentelles et des soieries fanées, revendues par des caméristes de cocottes, et surtout de la pacotille allemande, boîtes, tabatières et pendules à musique, dont le mauvais goût et la bizarrerie s'imposaient à quelques flâneurs ignares comme étant «de l'époque», sans que jamais ils songeassent à demander: «Laquelle?»

L'unique étage se trouva suffisant pour loger les nouveau-venus. D'ailleurs, Flatcheff ne réclamait qu'un minimum d'espace, pour mieux exercer sa surveillance.

Katerine se sentait, sous le regard de cet homme, telle qu'une hirondelle sous l'œil d'un épervier.

«Tant pis!» se disait-elle. «Me voilà donc liée à lui jusqu'à la minute favorable où il me sera possible de le tuer. Je ne pourrais pas servir Tatiane autrement, ni révéler à Flaviana ce qu'ils vont faire de son fils, car je serais prise, et peut-être lynchée sur-le-champ par ces gens-là. Mais si je lui avais jeté la bombe, et qu'elle m'eût démolie en même temps, comme c'était probable, le résultat aurait été le même. Du moins, j'aurai épargné cet amour de petit mioche. Pauvre môme!... Il est si beau qu'on ne voudra jamais lui faire du mal.»

C'est en quoi Katerine se trompait. Mais elle n'y songeait pas en ce moment, où, tremblante d'émotion et de stupeur, elle retirait de sa chaussure un papier adroitement glissé par Sémène sous la doublure de la semelle, légèrement décollée. Elle lut:

«Pierre Marowsky s'est évadé. Il sait où vous êtes. Vous le verrez bientôt.»

L'ivresse et la frayeur bouleversèrent également Katerine. La pensée de Flatcheff surprenant ce papier l'affola tellement que, sans réfléchir, elle le déchira, le mâcha, l'avala. Ensuite elle frémit à l'idée:

«C'est lui qui me donne cette fausse nouvelle. Il attend... pour voir si je la lui apporte.»

Quelle alternative!... quel doute!... Et la réflexion même lui était interdite. Impossible de s'attarder. Son geôlier était aux aguets. Mais un éclair l'illumina. Depuis ce matin... Oui, depuis ce matin, où le papier avait été mis là, jusqu'à maintenant... Flatcheff... Il aurait dû la considérer plus curieusement, s'étonner qu'elle n'eût pas lu encore, lui en faciliter l'occasion.

Un sourd espoir, tellement prodigieux qu'elle s'efforçait de le refouler, de ne pas trop l'entendre, s'insinuait... Pierre Marowsky en liberté... Tatiane heureuse... Et ces deux êtres, pour qui elle était prête à mourir, reliés à elle, sachant tout d'elle, mystérieusement. Mais alors?... Sémène serait d'accord avec eux? Qui donc était-il, en réalité, ce domestique muet, qui paraissait, sous les ordres de Flatcheff, un si modeste comparse?