IX
L'ALLÉE DES TOMBEAUX

Ce soir-là,—un soir d'hiver, mais que le climat de Provence faisait doux comme plus d'un soir de l'été parisien, trois hommes fumaient, causant à voix basse, dans le jardinet des Kourgane.

C'était Flatcheff, en compagnie du marchand d'antiquités et de Sémène.

Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un grand débris de portique, ils échangeaient des propos qui semblaient les effrayer eux-mêmes. Car les mots s'égrenaient, difficilement, en monosyllabes, chacun des interlocuteurs attendant qu'un autre s'expliquât. Dans l'ombre très noire de la maison et du portique,—d'autant plus noire qu'alentour tout était bleu de lune,—on ne distinguait que les étincelles rougeâtres, intermittentes, d'une cigarette et de deux pipes. Autour des trois nocturnes causeurs, c'étaient des gestes estropiés de statues, des bras dressés, des torses érigeant leurs épaules sans tête, des jambes lancées dans une course que ne ralentissaient plus le fardeau du corps, des colonnettes, des stèles, des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques, et qui, sous la lune, prenaient la blancheur savonneuse du carrare fraîchement tiré de sa montagne. L'encrassement artificiel ne résistait pas à cette neigeuse clarté. Heureusement, ce n'était pas l'heure d'en faire accroire aux Anglais de passage. On s'occupait à une autre besogne chez Fédor Kourgane.

Le marchand demandait, de cette voix involontairement étouffée que prennent les gens qui ont peur de ce qu'ils disent:

—«Tu es sûr, Flatcheff?

—Absolument sûr.

—Ma femme m'avait dit...

—Tu vas écouter les femmes, maintenant!...