Le misérable désignait la monstrueuse cuve de pierre, avec sa cavité bâillante. L'imagination horrifiée de Katerine y vit glisser le petit corps... De la chaux... Il avait pensé à cela, l'infernal scélérat, à cette substance insinuante, corrosive, qui, du beau petit être ferait une poussière informe, desséchée, sans même ce reste de vie,—vie effroyable,—qui s'appelle la décomposition. Rien n'émanerait, pas une odeur. Le couvercle hermétique cacherait, pour des siècles peut-être, en effet, le secret d'un tel crime. D'ailleurs, parmi tous ces sépulcres, comme celui-là était bien choisi, hors des ferveurs artistiques, éloigné de l'avenue à la grâce funèbre, dans le voisinage odieux et empesté de l'usine!

Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils une pareille chose? Aucune âme indignée ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de sépulcres, pour empêcher l'œuvre d'abomination?

—«Tu sais, Katerine,» reprit l'homme,—ou plutôt celui qui avait une face d'homme,—«il te faut choisir. Ou tu nous amèneras l'enfant... ou c'est toi que nous irons chercher pour te faire finir la nuit de ce côté. Et tu la trouveras plutôt longue à finir, je t'en réponds.»

La chair de la malheureuse se hérissa. Tant de cruauté luisait sur ce visage, qu'elle devina une passion de tortionnaire, la préférence qu'il aurait à la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie d'un supplice. L'innocent... on n'oserait pas le martyriser, tout de même. Puis, c'est trop fragile... ça meurt trop vite.

Pour mieux la persuader, Flatcheff lui démontra qu'elle se perdrait sans sauver le petit. Après tout... quoi!... Ils n'avaient qu'à le prendre. Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?... Quand elle serait fatiguée de se lamenter, il faudrait bien qu'elle se tînt tranquille. Elle ne livrerait pas son homme, pour un mioche qu'elle ne connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui était de rien.

—«Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons éviter qu'elle s'en mêle...» conclut le bandit. «Parce que, tant qu'elle croira pouvoir l'empêcher, elle risquera peut-être une folie. Après... faudra bien qu'elle se résigne.»


De neuf heures à minuit, ce soir-là, Katerine, debout à sa fenêtre, regarda monter la lune au-dessus des Arènes. Pétrifiée, elle ne sentait pas la fatigue d'être immobile. Son corps, son âme, engourdis d'une même stupeur, la laissaient indifférente à tout, sinon à la lente ascension de ce disque implacable, qui mettait dans le ciel des transparences d'argent, et se reflétait en scintillante pâleur parmi les découpures d'encre des arcades gigantesques. Quand elle serait là-haut, la lune fatidique, juste au-dessus de la tour carrée dont le moyen âge a surchargé le colosse romain, il faudrait bien que Katerine prît un parti. Jusque-là, elle ne penserait pas, elle ne prévoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abîmerait dans l'horreur des choses. Elle ne serait qu'une palpitation de souffrance, à cette fenêtre perdue, dans la splendeur de la nuit, devant ces murailles séculaires, entre lesquelles des malheureux, sous la dent des bêtes ou le fer des gladiateurs, avaient hurlé leur agonie.

Quel silence!... mon Dieu!... quel silence!

Les trois hommes étaient partis,—les trois complices. Ils s'étaient éloignés bruyamment, gaiement, sous prétexte d'une partie de cartes au cabaret. Mais ils n'avaient quitté la maison qu'après avoir vu les deux femmes se disputer, en jouant, le privilège de garder leur petit pensionnaire. Katerine le réclamait. Mauricette ne voulait pas le céder. L'enfant riait d'abord. Puis, tout à coup, fondait en larmes.