—On te réveillera.
—Oh! Katine... Katine, emmène-moi faire dodo... Ne chante pas, ne me dis pas un conte. Je veux dormir tout de suite... tout de suite... pour voir plus tôt papa.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La lune parvint au-dessus de la tour,—de la sinistre tour—énorme cube d'ombre dominant la ruine argentée.
Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit. Aucune lumière n'était allumée dans la chambre. Mais, dans la nuit si claire, elle distingua parfaitement la tête bouclée sur l'oreiller, le visage délicieux,—un de ces visages d'enfants dont les peintres ont fait ceux des anges sans en exagérer la grâce. Elle s'approcha, se pencha. Le petit ouvrit des yeux éblouis de rêve, dit: «papa...» puis referma les paupières aussitôt, retomba dans le sommeil.
Katerine le baisa doucement, très doucement, sur le front, et sortit.
Par les rues silencieuses de la petite ville, elle s'en alla. Des Arènes aux Alyscamps, le trajet n'est pas long. La jeune Russe marchait avec lenteur. Parfois elle s'arrêtait, en hésitant. Irait-elle?... L'idée de fuir la hantait. Mais comment fuir? Où se réfugier? La malheureuse fille ne possédait pas un centime. Mendier son pain jusqu'à Paris, où elle retrouverait Tatiane... cela ne lui faisait pas peur. Encore fallait-il s'éloigner assez vite, par des chemins assez sûrs, pour n'être pas rattrapée par son persécuteur. Rien n'était moins aisé, dans ce lieu totalement inconnu, surtout avec un tel homme.
«Mieux vaut,» pensa Katerine, «risquer le tout pour le tout.»
Sa main, crispée sur sa ceinture, y palpa le manche d'un couteau de cuisine, un couteau pointu, dérobé chez les Kourgane. Son plan était arrêté. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant s'était réveillé, qu'il avait crié, et que Mauricette s'était opposée par force à ce qu'elle l'emmenât. On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la phrase avant de la malmener. L'excuse était si vraisemblable. Cela lui donnerait le temps de prendre son couteau bien en main et de viser la poitrine de Flatcheff,—où elle l'enfoncerait jusqu'au manche. Après... les autres feraient d'elle ce qu'ils voudraient. Elle aurait accompli sa mission. Et, qui sait? Peut-être ainsi sauverait-elle l'innocent? Sémène et Kourgane, délivrés du joug odieux, n'auraient pas le cœur de tuer le petit ange. Plus rien ne les y inciterait.
Décidément, c'était cela qu'il fallait faire. De l'énergie, elle n'en manquait pas. De l'adresse, de l'agilité,—une agilité de chat sauvage,—comment ne pas compter sur ces dons-là? Elle sentait se détendre le rapide ressort de ses muscles. Et, rendue allègre par sa résolution, elle bondissait maintenant d'un pas élastique, parmi les alternatives d'ombre et de lune. Sans peine, avec son instinct de nature, elle retrouva le chemin.
La clarté, bleuâtre, étincelante par places, mourait à d'autres en des ténèbres tragiques. L'Allée des Tombeaux offrait cette magie que ne lui prêteront plus les resplendissants clairs de lune, puisque les rayons de rêve feront apparaître plus distincts, plus lamentables, les moignons d'arbres—tout ce qui reste de ses sublimes peupliers. Lieu d'une beauté incomparable, que n'émouvait pas l'abomination humaine, l'horrible mystère mêlé à son mystère de grâce. Les Alyscamps, au clair de lune, c'était vraiment ces Champs-Élysées immortels, dont ils portent le nom,—un séjour de l'au-delà, un asile surhumain.