Katerine, se glissant entre les sarcophages, aperçut bientôt le caveau gothique, désigné par Flatcheff comme point de rendez-vous. Du côté éclairé de l'allée, il s'érigeait dans une blancheur de lune.
La forme noire de Katerine l'atteignait à peine que vibra la strideur modulée du signal de Flatcheff. La misérable créature s'arrêta, pénétrée, malgré tout son courage, d'un effroi sans nom. Angoisse qu'elle n'avait pas prévue, et qui la paralysait. C'en était fait. Elle était bien perdue. Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les voyait pas. Eux, déjà, savaient qu'elle venait seule, qu'elle n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur côté, c'était aller vers le coup mortel, inattendu, invisible... Elle voulut leur crier la phrase préméditée. Mais comment élever la voix, au sein de la nuit redoutable, dans ce champ de sépulcres? Suffoquant d'épouvante, elle envia ceux qui habitèrent ces cuves profondes, sous l'étouffement des couvercles de granit. Et la folle invocation lui revint, monta éperdument de son cœur: «Aucune âme indignée ne surgira-t-elle de ces milliers de tombes pour anéantir le bandit, pour en délivrer la terre?»
Hallucinée, elle crut à l'illusion du prodige. Du sarcophage le plus proche se levait l'ombre vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle ressemblance!... Ce spectre prenait des traits humains... Ah! elle divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas reconnaître Pierre Marowsky?
Un cri,—un horrible cri,—un rugissement de fauve, jaillit de l'obscurité.
Aussitôt, ce fut une réalité merveilleuse. Tout fut clair, simple, déterminé d'avance. N'était-ce pas ce qui devait arriver?... La déviation brusque du sort effaçait le possible de tout à l'heure. Dans l'irruption de la délivrance, Katerine oublia qu'elle fut une minute la créature d'indicible misère, vers qui nulle aide ne se tendrait dans l'horreur irrévocable. Pierre Marowsky, bondissant hors de sa cachette, avait déjà rejoint ceux qui l'attendaient: Kourgane et Sémène. Dès que les deux hommes l'eurent vu se dresser,—averti par le signal que Flatcheff pourtant ne lui destinait pas—ils avaient abattu sur le traître leurs quatre mains rudes, et ils l'immobilisaient. C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le choc ouvrit à la vérité l'âme incrédule de Katerine.
Celle-ci le considérait de tout près, maintenu qu'il était par les deux autres. Elle vit, sur cette face de scélérat, la terreur sans espoir dont elle-même se convulsait quelques minutes auparavant. Terreur qui n'était rien encore, avant que l'agent provocateur eût discerné la silhouette, puis le visage, de Marowsky. Lorsqu'il se fut rendu compte, le lâche n'essaya même pas de faire bonne contenance. Il serait tombé à genoux, sans la vigueur des bras qui le retenaient. Des balbutiements de petit garçon qu'on va châtier, des supplications, des explications imbéciles, se pressèrent sur ses lèvres:
—«Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas, sans doute... J'allais te faire délivrer... Ce n'est pas en ennemi que tu viens, au moins... Ah! que tu aurais tort... Écoute... Mais, d'abord, reconnais-moi... Reconnais ce Toulénine, ton chef... ton vieil ami...»
Ses mains prisonnières, par une saccade brusque, parvinrent à saisir sa fausse barbe, qu'il arracha. Ignoble geste... Ils distinguèrent, alors, sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut dévoiler d'abjection. La lividité tressaillante de ses traits, ses yeux de démence, sa bouche tordue de mensonge et de vile humilité inspiraient trop de dégoût pour laisser naître la compassion.
Marowsky le contempla une seconde, puis, sans lui répondre, dit aux deux autres:
—«Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui parlerez.»