Elle s'éloignait à temps. Marowsky lâcha la branche. On eût dit d'un bras implacable. Le peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui tue.
(Est-ce donc cette œuvre-là que ses frères expient avec lui, décapités de leurs cimes, dépoétisés, séchant sous l'opprobre?)
Le rite fut exécuté d'un élan net, formidable. La tête ne se détacha pas comme l'avait craint Sémène. Mais le corps tressauta dans ses liens, et le coup sec brisa la nuque.
Vivement, Pierre et ses compagnons détachèrent le mort, le glissèrent à l'intérieur du sarcophage, vidèrent par-dessus lui le sac de chaux, qui, dans l'humidité des tissus, deviendrait de la chaux vive, consumerait la triste dépouille. Puis, rattachant les cordes aux rondins, ils s'y attelèrent,—Sémène et Kourgane d'un côté, le seul Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les morceaux de bois sautèrent ensemble. Le monolithe énorme retomba d'un seul coup.
Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Allée des Tombeaux, et que répercutèrent les ruines. Bruit qui s'éteignit peu à peu, sauf dans le cœur de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous la lune. Les profondeurs de leurs âmes en tremblèrent longtemps encore, pendant que la paix—une paix infinie,—redescendait sur les beaux Alyscamps.
Un peu de poussière humaine dans un sépulcre... Était-ce là de quoi troubler ce Jardin de la Mort? La lune, entre les branches nues, glissait,—comme elle glissa aux hivers des siècles... de tant de siècles! Et il n'y eut qu'un secret de plus, parmi les innombrables secrets que chuchotent aux parois des tombes ceux qu'on y couche, éperdus de souvenirs et désespérés de ne plus vivre.
X
LA RENCONTRE DU PASSÉ
Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier, s'était décidée à suivre la fille du garde, elle avait d'abord marché sans prendre conscience de ce qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux, n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont l'hiver agrandissait les perspectives, ressemblait à tous les parcs. Peu lui importaient les détours des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient sur les pelouses. Revoir l'enfant,—hélas! elle ne l'espérait guère. La volonté de le lui soustraire était apparue trop déterminée. Mais, du moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre par les arguments, les engagements qu'elle apportait, c'est vers quoi se tendait son regard comme sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi ne saisissait-elle aucune des explications que lui donnait sa conductrice relativement à l'historique du monastère et des jardins. Toutefois, au moment où celle-ci lui dit:
—«Regardez, madame, d'ici vous commencez à découvrir l'abbaye.»