—«Elle ne vous reconnaît donc plus?» questionna-t-il avec angoisse.
—«Bertile ne parlait pas de moi,» répondit Raymond.
Et il évita d'expliquer à ce père près de perdre son enfant, que le sien, à lui, celui de Flaviana, leur serait bientôt rendu—qu'ils l'espéraient avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir était l'unique pensée qu'ils lisaient dans les yeux l'un de l'autre, quand ils croisaient leurs regards, même à côté de la mourante,—pourtant si chère!
Où était-il? entre quelles mains? leur petit Serge-François... Depuis la communication téléphonique reçue par Bertile, un autre message était venu, anonyme aussi, mais écrit cette fois,—ou du moins composé avec d'impersonnels caractères d'imprimerie. Plus explicite que l'autre, plus clairement rassurant, il recommandait à Flaviana la prudence, la patience. «Tant que le loup n'est pas abattu par les chasseurs,» disait l'étrange lettre, «la brebis doit préférer que l'on cache son agneau.»
Phrase qui fulgura tout à coup d'une signification terrible et radieuse, quand tous les journaux du monde retentirent de la nouvelle:
«Effroyable crime anarchiste. Le prince Boris Omiroff foudroyé par une bombe dans le trans-sibérien-express.»
Troublante conjoncture... Se réjouir d'un assassinat... Pourtant «lorsque le loup est abattu par les chasseurs», qui reprocherait à la brebis d'appeler son agneau, dans le ravissement de la délivrance, l'extase de le voir bondir vers elle, en sécurité, à travers la prairie?
Flaviana et Raymond n'osèrent formuler en des paroles précises ce qui se levait obscurément dans leurs cœurs, ce qu'ils devinaient trop bien l'un chez l'autre. Mais, le matin où la brève dépêche s'inscrivit dans toutes les feuilles, en lettres grasses, sous la rubrique: «Dernière heure», le premier mouvement de Flaviana fut d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaça côte à côte, devant les yeux de Raymond, l'espèce de prédiction: «Tant que le loup ne sera pas abattu par les chasseurs», et la réalisation évidente: «Le prince Boris foudroyé par une bombe.» Ils se regardèrent... Et ce fut tout.
Depuis ce jour-là,—ce jour-là qui datait maintenant d'une semaine,—ils attendaient. A travers leur attente; ils écoutaient venir deux choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche sournoise, frôleuse, devenait, hélas! inévitable. Le bonheur et la douleur s'avançaient ensemble. Mais l'une commençait à presser le pas, à courir plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile, avec la prescience de sa petite âme déjà soulevée au-dessus de la vie, avait dit à Flaviana:
—«Je ne voudrais pas m'en aller sans le revoir auprès de toi.»