A la même minute, celle qui était l'objet de ces propos, descendait vers le proscenium, où sa «petite mère», suivant la forme d'adoption du National-Lyrique, s'attardait à causer avec le maître de ballet. Bertile s'approcha de l'étoile, et, sans l'interrompre, se tint à côté d'elle avec un petit air volontairement effacé, discret.

—«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana en se tournant. «Reste... J'ai fini. Nous remonterons ensemble.»

Elle lui parlait avec une tendresse de sœur aînée. Bien que cette maternité pour rire des coulisses fût devenue presque effective depuis que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade, les dix ans à peine qui séparaient leurs âges respectifs ne suffisaient pas à mettre entre leurs deux cœurs si tendres la distance du respect. Bertile avait dit:

—«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis vous appeler «petite mère». Au théâtre on sait ce que cela veut dire. Et encore... Au National-Lyrique seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les premiers sujets s'intéressent aux pauvres gosselines des petites classes, comme chez nous. Mais dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce serait offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille comme moi vous appelle sa mère...

—Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes donc qu'on s'y tromperait?» se récriait plaisamment Flaviana.

Un éloquent regard de la fillette vers le beau visage, presque virginal encore, de sa jeune protectrice, aurait suffisamment protesté, si la protestation eût été nécessaire.

—«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux que tu me tutoies, ma chérie,» avait décrété la gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras moins qu'il te manque une famille.»

Quoi d'étonnant si, tandis que l'étoile s'attardait à fixer encore quelques points délicats avec le maître de ballet, la petite danseuse du premier quadrille l'attendait comme l'ombre attend le soleil, attachant sur elle des yeux profonds,—mais pas encore assez profonds pour la tendresse admirative dont ils débordaient.

Autour de ces deux silhouettes légères (la reine des Elfes et l'un de ses immatériels sujets), les jeux de lumière continuaient à se croiser, à s'exaspérer ou à se fondre, sur la scène. Sans s'occuper des personnes restées sur le plateau, le groupe des importants personnages—groupe confus et noir dans l'obscurité de l'orchestre,—poursuivait ses expériences. De temps à autre un commandement jaillissait des ténèbres:

—«Voilez la lune, que diable! Un nuage passe sur la lune. Arrêtez les feux follets!... arrêtez les feux follets. Qui m'a fichu?... C'est pas des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de locomotive!...»