A deux ou trois reprises, le pittoresque de telles indications excita la curiosité de Bertile. Elle regardait alors autour d'elle, mais se rendait mal compte, car les rayons électriques l'éblouissaient. De la scène, on ne pouvait juger les surprises de l'éclairage. Mais voici ce qui se produisit: soudain, comme l'alternance des projections illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour à tour, certaines parties du décor, la jeune fille tressaillit. Elle venait d'apercevoir, non loin d'elle, s'allongeant des coulisses sur la scène, une ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque, grimaçante, fantastique. C'était le profil d'une tête et de la moitié d'un corps d'homme. Aussitôt l'obscurité revenue l'effaça. Fût-ce une ressemblance, un ressouvenir odieux? Fût-ce l'impression rapide, pénible, comme d'un cauchemar?... Un frisson glaça Bertile. Malgré sa peur, ses yeux élargis restaient fixés sur ce point redevenu sombre, où se dessinait maintenant à peine la haute découpure indistincte d'un portant. Puis, tout à coup, la lumière y ressauta, d'un jet brusque. Apparition de terreur!... L'homme était là... L'homme dont le désir acharné ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours la poursuite haletante derrière elle, comme la proie effarée perçoit le souffle du fauve. Il s'avançait hors des coulisses, la regardant, marchant de son côté.
Une épouvante insurmontable s'empara de Bertile. La nerveuse fillette ne songea même pas qu'elle était protégée, que, sur le plateau, dans la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient pas à sa misérable belle-mère, et devant qui nul n'oserait manquer de respect à une enfant. L'effroi et la répulsion la convulsèrent. Elle se serra contre Flaviana, avec un cri si désespéré que l'énorme cavité du théâtre en vibra tragiquement.
—«Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!... Je meurs!...»
Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les bras de sa grande amie, où, bientôt, elle s'alourdit, sans connaissance.
Il y eut un moment de désarroi. Les projecteurs s'affolaient, fouillaient de leurs pinceaux lumineux le fond de la scène, laissant dans l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur, les auteurs, bondissaient de l'orchestre, grimpaient le petit escalier reliant la scène à la salle.
—«Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?... Quelle est cette petite qui se trouve mal?»
Régisseurs, machinistes, électriciens, tout le personnel se précipitait. Une foule envahit le plateau. Jamais on n'aurait cru qu'un tel nombre de gens pût fourmiller si vite, de tous les coins de l'immense théâtre, béant de vide une minute avant. Nul, d'ailleurs, n'y comprenait goutte. Pas même Flaviana, qui n'avait rien remarqué, rien vu.
—«Je suppose,» avança-t-elle, «que c'est un effet de fatigue nerveuse. L'enfant est délicate. Souffrante récemment, elle a peut-être repris trop tôt son travail. Et elle se donnait avec tant de cœur aux répétitions! Ce Ballet des Elfes nous emballe toutes,» ajouta la gracieuse femme avec un sourire vers les auteurs.
Cependant la mère Martin, appelée en hâte, accourait aussi rapidement que le permettait sa corpulence. Elle examina Bertile,—qu'on venait d'étendre sur un praticable, représentant un talus de mousse dans la forêt magique.
—«Cette gosse-là a eu les sangs tournés,» déclara la matrone, avec une autorité devant laquelle tout le corps de ballet avait coutume de s'incliner.