Vains arguments. Mes compagnons ne m'écoutaient pas, plaçant un ou deux mots d'aquiescement vague pour mieux saisir l'opportunité de leur action. Encore une fois, je crus surprendre un échange de gestes, comme un signal. Aussitôt une étoffe opaque s'enroula autour de ma tête, me couvrant le visage, si étroitement que je crus suffoquer.
Quelle terreur!... Ces gens voulaient m'étouffer. J'allais mourir... Mais non. L'un d'eux dit à l'autre:
—«Je tiens bien. Tu peux dégager la bouche.»
Ce tutoiement me frappa. Surtout, lorsque, avec une respiration plus libre, me revint la faculté d'observer, alors que le son de cette phrase persistait dans mon oreille.
C'était la religieuse qui avait parlé. Du moins, j'en eus l'impression, bien que la voix, moins contenue, eut pris tout à coup une rudesse masculine. La main qui me tenait le bras de son côté possédait une vigueur plutôt singulière pour une femme. Depuis cet instant, je suis demeurée persuadée que la soi-disant porteuse de cornette était un homme. Cependant je n'en eus pas d'autre preuve. Après tout, il existe d'assez robustes paysannes, qu'elles aient ou non droit à l'habit monastique, pour avoir rempli cette méchante mission avec une semblable énergie.
L'individu assis sur le strapontin me serrait l'autre bras dans un étau non moins solide. En même temps, il tordait et maintenait l'étoffe dont j'étais aveuglée. Pour avoir plus de force, et mieux prévenir tout mouvement de ma part, il se penchait sur moi jusqu'à me toucher de sa poitrine, tandis que ses genoux captaient rudement les miens. La fureur et l'écœurement de ce contact m'affolaient. Ces violences physiques sur ma personne me faisaient bouillir le sang. Mais que dire?... que faire?... Ils étaient les plus forts. Et, dans l'angoisse de ces intolérables minutes, je n'avais qu'un espoir: c'est qu'ils ne m'eussent pas menti. La fin de cette horrible course serait-elle vraiment ce qu'ils m'avaient annoncé? Plût au ciel!... Aveuglée, oppressée, impuissante, éperdue, je me sentais rouler dans un abîme d'effroi. Et ce n'était pas la mort que je craignais le plus.
Combien de temps cela dura-t-il? A quelle distance de la forêt de Carnelle s'arrêta l'auto? Dans quelle direction avait-elle roulé, à cette allure vertigineuse,—unique indice qu'il me fût possible de percevoir? Je l'ignore. Je l'ignorerai probablement toujours. A quoi servirait de risquer même une appréciation? La voiture eût viré pour retourner d'où nous venions, que je ne m'en serais pas aperçue. Quant à la durée, nous ne l'estimons qu'à la mesure de nos sensations. Ce qui me sembla d'interminables heures n'était peut-être que de rapides minutes.
Lorsque l'auto eut stoppé, les bras qui me maintenaient ne desserrèrent pas leur étreinte. Au contraire, il me parut que d'autres arrivaient à l'aide pour m'entourer, me traîner ou me porter. Car, bien qu'on m'eût d'abord posé les pieds à terre, je ne crois pas m'en être servie ensuite, pour gravir les perrons et les étages dont je dus faire, plus ou moins volontairement, l'ascension.
Lorsqu'on m'enleva l'espèce de casque d'étoffe sous lequel je ne différenciais même pas la lumière de l'obscurité, je demeurai un instant éblouie.
La terreur ayant fini par l'emporter chez moi sur l'indignation, mon premier mouvement ne fut pas pour protester contre le traitement subi. J'essayai de constater où je me trouvais et ce qui m'y attendait. L'intervalle que mirent mes yeux meurtris et clignotants à recouvrer la netteté de leur vision, suffit pour que ceux que j'appellerai mes ravisseurs s'esquivassent. Ni l'homme que j'avais pris pour un intendant, ni la religieuse—fausse ou vraie—ne se trouvaient dans la chambre dont mon regard faisait le tour.