Au fond il se disait: «Tant pis si elle jeûne un peu!... Ça la matera. Car, si elle garde la force de me quereller, je ne réponds plus de ce que je lui dirai.»

Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité agressive. Désarmée par l’absence de la famille Méricourt, par l’impossibilité de justifier ses soupçons, elle sentait l’embarras et le côté honteux de son rôle. A la tension nerveuse qui l’avait soutenue jusque-là, succédait un anéantissement physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite, ne s’arrêtant pas, ne dormant pas, ne mangeant pas. Et maintenant, dans son cerveau abasourdi, la colère de Vincent éclatait d’une façon qui l’étonnait, l’énervait, la terrifiait à la fois. Cette colère avait beau ne pas se tourner contre elle, comment douter qu’elle en fût le premier objet? Jamais elle n’avait vu M. de Villenoise perdre ainsi sa maîtrise de lui-même et sa correction de gentleman. Le seul mot qu’il lui avait dit, sans radoucir d’ailleurs sa voix, fut:

—Avez-vous une voiture, vous?

—Non, dit-elle, je suis venue par le chemin de fer et par l’omnibus.

—Bon. Je vous ramènerai si ça vous convient.

Quand la voiture fut enfin attelée, il s’approcha de Sabine:

—On n’attend que vous, ma chère amie.

Ils s’assirent. Le cocher jeta sur leurs jambes une couverture. Puis un long retour silencieux commença. Sauf pour échanger quelques banalités indispensables, ou pour se demander les noms des sites qu’ils traversaient, ni l’un ni l’autre n’essaya de rompre ce mutisme qui leur pesait pourtant à tous les deux. Autrefois, Sabine eût glissé sa main dans celle de Vincent, et, de ce simple geste, d’une parole câline, elle eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne enchantement. Ils se seraient disputés peut-être encore, mais d’une de ces disputes à peine sincères des amants, qui prévoient trop d’avance le dénouement toujours identique, la passionnée réconciliation. Aujourd’hui, ce n’était plus cela. L’abîme entre eux était devenu si profond qu’ils redoutaient l’écho de leur voix dans un tel gouffre moral. Le moindre mot sonnerait la séparation et la mort. Sabine, tout en s’attachant désespérément à Vincent, ne savait plus prononcer les paroles qui enlacent, ni contenir celles qui éloignent et qui blessent. Conflit horrible! Malgré la douloureuse intensité de sa passion, elle ne retrouvait plus en elle la tendresse qui pardonne tout et qui retient quand même. Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir.

Cependant le soir tombait. Et toujours, dans l’oppression de ce silence, la voiture s’en allait par les routes, sous les sapins noirs, à travers les plaines, le long des vallées assombries où chantaient les cascades. Parfois elle dévalait rapidement sur une pente. On voyait le ruban blanc du chemin s’enfoncer très loin, puis remonter plus loin encore, jusqu’au faîte de la colline opposée, dans un déroulement sans fin. Et quand on remontait la côte, tout à coup la tristesse des choses s’augmentait par le ralentissement de l’allure. Une voix cependant s’élevait alors. C’était le cocher qui faisant claquer son fouet, excitait ses bêtes: «Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!...»

Et les relais paraissaient plus navrants, dans les petits cabarets isolés. Au dernier, l’hôtesse alluma une lampe. Les voyageurs, grelottants, demandèrent une boisson chaude. Sabine regardait la légère vapeur du grog s’élever de son verre. Puis elle leva les yeux vers le plafond. Les solives vernies brillaient, comme d’ailleurs les murs, comme tous les objets dans ces Flandres engouées de propreté. On ne tarda pas à repartir. Il y avait trois marches devant la porte, et une enseigne indistincte suspendue à une potence en fer. Tous ces détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle jamais là?... Peut-être s’y retrouverait-elle un jour, très vieille, le cœur éteint, et elle y tressaillirait en se rappelant la douleur qu’elle y conduisait aujourd’hui.