Il faisait nuit noire lorsqu’ils atteignirent Dinant. Comme leur voiture s’arrêtait dans la cour de l’hôtel où demeurait M. de Villenoise, une grande silhouette sortit sous le porche, s’avança vers eux.
—C’est toi, Vincent?
Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait son ami. Et la présence d’une dame ne le gêna pas pour l’aborder. Car il prenait Sabine pour une voyageuse ramenée par complaisance. Il ajouta:
—Je suis venu dîner avec toi. J’ai quelque chose à te dire.
M. de Villenoise fut consterné de ce hasard. Mais il eut le courage du désespoir. Sa physionomie ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui glaçait sa voix et figeait son expression, il brava la gaucherie de la situation par une présentation brusque.
—Monsieur Robert Dalgrand, notre grand constructeur. Madame Sabine Marsan, le peintre des jolies fleurs et des jolis visages.
Il gardait si bien son air «homme du monde», que Robert s’y trompa. Après le premier haut-le-corps dont il ne fut pas maître, l’inventeur s’inclina, persuadé que Vincent avait préparé ce coup de théâtre, que c’était le signe d’une résolution prise, et qu’il saluait la future Mme de Villenoise.
Partagé entre la satisfaction de voir son conseil suivi et le dépit qu’il éprouvait pour Gilberte, Dalgrand eut tout d’abord envie de s’excuser, de partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin, heureuse d’affirmer immédiatement ses droits en face de cet homme dont elle craignait l’influence, lui dit:
—J’espère, monsieur, que ma présence ne change pas vos intentions et que vous allez nous faire le plaisir de dîner avec nous.
Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n’était plus la maîtresse torturée de jalousie, la pauvre voyageuse accablée de lassitude, la femme qui, tout à l’heure, courbait la tête à côté de lui comme une coupable, sous son dur silence. Non... C’était la Parisienne habituée aux hommages, invitant d’un ton qui commandait avec grâce, et formulant cette invitation en leur nom à tous deux, comme si elle eût été sa femme. Il n’en revenait pas, lui, l’homme qui n’avait pas à sa disposition une pareille souplesse d’âme, une telle promptitude à juger les situations, à y modeler son attitude, à en tirer parti.