Il ne sut que penser lorsqu’il vit Robert offrir son bras à Sabine et la conduire dans la salle à manger. En les suivant, il se sentait fort petit garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses pensées, une dominante s’accentua. Pourvu que cette journée de fatigue et d’émotion n’eût pas trop abîmé, vieilli Sabine! Parfois elle paraissait de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la pitié de Robert, du ridicule qui s’attache à un malheureux garçon cramponné par une vieille maîtresse.
Dès qu’il se fut assis à table, un nouvel étonnement chassa cette crainte. La certitude de remporter une victoire, la joie de l’occasion qui s’offrait, l’idée qu’elle ressaisirait son amant par l’admiration d’un autre homme, armèrent sur-le-champ Sabine de toutes les séductions du bonheur, de toutes les ressources de la coquetterie. Elle n’eût pas été plus radieuse si Vincent lui avait annoncé qu’il l’épouserait le lendemain. Elle montra la sécurité d’une femme sûre de celui qu’elle aime, et elle eut le tact d’affirmer sans aucune démonstration précise une situation si délicate. Son mobile visage se para de toute la vivacité triomphante de son animation intérieure. D’ailleurs, elle sentait sur sa peau le fard des lumières; elle savait de quel éclat brillaient alors ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux noirs. La confiance dans sa beauté la rendait plus belle encore. Son esprit fut à la hauteur de sa grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent lui-même en oublia un instant sa rancune et sa contrainte. Il s’anima, il rit. Il goûta même une satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand lui déclarèrent: «Cristi! mon gaillard, elle est rudement bien! Et je ne comprends guère la peine que tu éprouves à te résigner à ton sort.»
Quant à Sabine, elle se disait: «Si ce Robert Dalgrand veut encore après cela lui faire épouser sa belle-sœur, il n’est pas l’honnête homme que l’on m’a dépeint... Et il ne serait même pas un honnête homme du tout.»
Elle ne fit d’ailleurs qu’une seule allusion directe à son amour. Cette allusion eut pour but d’ôter à Robert—s’il l’avait—toute idée qu’elle pût profiter de la fortune immense de M. de Villenoise.
Comme elle étendait souvent sa main gauche sur la table, Dalgrand y remarqua une bague, la seule que Mme Marsan portât. C’était un bijou ancien, formé d’une petite miniature délicieuse qu’encadrait, par un dessin très orignal, une fine guirlande en marcassites. L’inventeur admira tout haut cette bague.
—C’est le seul bijou, dit Sabine, que j’aie accepté de M. de Villenoise. Et encore, remarquez-vous que, malgré sa valeur d’art, il ne contient pas de pierres précieuses? Voyez-vous, monsieur Dalgrand, l’amour n’est pas inaltérable comme votre aluminium: le contact de l’or le corrompt. Aussi j’en ai préservé le mien. Mais combien j’aime ma petite bague!... Vous me faites plaisir en la trouvant jolie. Elle est à mon doigt depuis sept ans. Et elle ne le quittera jamais.
Lorsque Dalgrand voulut prendre congé, Mme Marsan lui rappela qu’il était venu pour causer avec M. de Villenoise. Elle offrit de se retirer dans le salon voisin.
—Je ne le souffrirai pas, madame, dit Robert. Ce que j’ai à dire peut être entendu de vous.
Il se retourna vers Vincent, et d’une voix changée, assourdie:
—On essaie le viaduc après-demain. En es-tu toujours?