Le lendemain, en apercevant le viaduc, une appréhension étreignit le cœur de M. de Villenoise. Il n’avait pas voulu le visiter auparavant, et il ne prévoyait pas ce qui lui apparut.
C’était une construction d’une légèreté extraordinaire. Au-dessus des piles très hautes, le tablier courait, se dessinant de profil comme une ligne presque dépourvue d’épaisseur, que soutenait une charpente fine, découpée sur le ciel en guipure métallique. Des grilles à volutes, d’un modèle tout à fait artistique, servaient de garde-fous.
Le viaduc se divisait en trois travées: celle du centre appuyée sur les deux piles émergeant des flots bleus de la Meuse; les deux autres rejoignant les culées accotées au remblai de la voie.
Sur le ciel matinal, d’une pâleur laiteuse, toutes ces lignes déliées et hardies se dessinaient en noir. Mais, lorsqu’on approchait, l’œil restait saisi par la nuance d’argent mat qui reluisait doucement dans la fraîche lumière. Alors on pensait à quelque caprice de Sardanapale moderne, on croyait contempler un gigantesque objet d’art, sculpté dans un métal précieux.
Sur les berges, à une assez grande distance, et là-haut, dans la campagne, des groupes de gens étaient massés. Comme on venait d’interrompre, par ordre de police, la navigation sur la Meuse, et qu’à cent mètres, en amont et en aval, des barques étaient postées, montées par des agents qui faisaient respecter la consigne, le bruit s’était répandu qu’on allait essayer le pont. La foule aussitôt arrivait pour voir, avec l’espoir inavoué d’une catastrophe. Mais des piquets de soldats, disposés en cordons, arrêtaient les badauds.
Le long de la voie ferrée, et sur le viaduc même, des messieurs allaient et venaient. On regardait de loin respectueusement leurs silhouettes. C’étaient des personnages importants, les directeurs de plusieurs Compagnies, des fonctionnaires de haut grade, des ingénieurs étrangers. Même on affirmait que le ministre des travaux publics venait d’arriver de Bruxelles.
Près d’un hangar, sur la rive gauche, des machines chauffaient. On entendait leur souffle rythmé. Puis, tout à coup, elles vomissaient à grand bruit des flots de vapeur, ou lâchaient un coup de sifflet strident. L’une d’elles s’avança jusqu’à la culée du viaduc, et l’on s’amusa de voir courir quelques-uns des gros personnages qui discutaient sur le tablier d’un air entendu. Ils avaient cru, eux aussi, que la machine allait passer, et ils ne se souciaient pas de faire peut-être avec elle un plongeon dans la rivière. Mais la locomotive évoluait seulement pour aller se placer à la tête d’un train de marchandises.
Cependant un monsieur très grand, que l’on disait être le constructeur, vint crier quelque chose à l’entrée du pont. Et, de ses longs bras levés, il faisait des gestes de rappel. Ce fut alors une retraite générale, mais digne, avec les arrêts de quelques retardataires, qui flânaient un peu comme pour montrer leur indifférence au péril. Tous ces messieurs, enfin, se massèrent sur la rive gauche, en arrière de la culée.
A ce moment, malgré le désir de quelque effrayant spectacle, les cœurs se serrèrent un peu dans la foule. Une machine siffla, si loin du pont qu’on ne l’apercevait pas de la berge. Puis brusquement on la vit accourir, accélérant sa marche, filant à toute vapeur. Quand elle toucha le tablier du viaduc, elle s’emballa comme une bête affolée. Dans un grand fracas de métal, elle passa comme un éclair. Puis le tapage s’éteignit soudain sur l’autre rive, et elle disparut là-bas, avant qu’on se fût rendu compte.