La machine siffla,—un long sifflement modulé que le mécanicien lança comme une fanfare. Puis le train s’ébranla, lentement d’abord... un peu plus vite... Le directeur avait tiré sa montre. Il suivit des yeux le tuyau de la machine, et quand ce tuyau fut normal à la première culée, il regarda l’aiguille des secondes. Puis il compta: «Un... deux... trois...» jusqu’à huit. Entre huit et neuf, le fracas métallique cessa. Le train avait passé le pont.

—Huit secondes deux cinquièmes... Trente kilomètres à l’heure. Ce garçon-là n’a pas accéléré d’un mètre. Qu’en dites-vous, Dalgrand?

Dalgrand ne dit rien. Mais le directeur, en se tournant vers lui, crut lui voir les yeux humides.

—Vous n’oublierez pas ce Vanier, n’est-ce pas, cher monsieur? fit alors l’inventeur.

—Vous serez là pour me le rappeler, mon cher Dalgrand.

Robert eut un geste vers l’autre train chargé qui l’attendait, vers l’effrayante masse qu’il allait conduire au pas sur son fin viaduc. Mais il sourit et il dit bien vite:

—Certes, je l’espère.

Déjà, des mains saisissaient les siennes. On le félicitait. Des ingénieurs remontaient de la berge. Le pont d’aluminium n’avait pas bronché. Mais Robert écarta tout le monde, supplia qu’on ne lui fît aucun compliment avant l’épreuve définitive. Ses yeux cherchaient Vincent. Tout de suite son ami fut à côté de lui.

Quand on sut que ces deux jeunes gens voulaient monter sur la locomotive du train chargé, où l’inventeur lui-même tiendrait le rôle du mécanicien, les protestations les plus véhémentes éclatèrent. Le ministre, les hauts fonctionnaires, interposèrent leur autorité; tous les autres, et ceux même qui voyaient Robert et Vincent pour la première fois, les conjuraient, en termes dramatiques, prodiguaient une sentimentalité phraseuse. Les deux amis demeurèrent inébranlables. M. de Villenoise, debout sur la plate-forme de la locomotive, les bras croisés, le dos appuyé contre un côté de l’abri, ne répondait même pas. Dalgrand disait seulement de temps à autre: «C’est inutile, messieurs... c’est inutile...»