Enfin, comme on insistait vraiment d’une façon gênante, il cria: «Prenez garde!...» Et, lâchant la vapeur, il lança un formidable coup de sifflet.
Naturellement il ne toucha pas au robinet de marche, car il y avait des gens jusque sur la plate-forme de sa machine. Malgré cela, l’effet fut magique. Les hauts personnages bondirent comme des lapins, reculèrent pêle-mêle de chaque côté de la voie en se cognant les uns contre les autres.
Dalgrand les vit qui élargissaient encore la distance à droite et à gauche. Alors il envoya un second coup de sifflet et, tout de suite cette fois, mit le train en mouvement.
On devinait, au souffle court et profond de la machine, le prodigieux effort accompli par la bête de fer pour mettre en branle la masse accrochée derrière elle. Le tender regorgeait de houille. A sa suite, une seconde locomotive et un second tender représentaient un poids semblable de quarante mille kilos. Puis venaient des wagons remplis d’obus vides empruntés à une fabrique voisine, des trucs chargés de pierres de taille, d’autres où s’empilaient des meules de fonte. Et tout cela commençait à rouler lourdement avec des à-coups réguliers dont la terre tremblait.
Dalgrand avait exagéré la charge imposée par le préfet de police et par la Compagnie. Il voulait une épreuve éclatante, irréfutable, d’où la supériorité de l’aluminium sur le fer ressortît tellement immense, que le vieux métal en fût du coup détrôné, relégué dans les musées parmi les antiquailles, montré dans l’avenir comme le symbole de la force brutale dont le maniement pénible avait écrasé les peuples. Tandis que le véritable instrument de l’humanité affinée, savante, de cette humanité de demain, au cerveau puissant, aux muscles grêles, c’était ce métal brillant et léger, souple et fort, le plus abondant de la nature, et dont un simple fil remplacerait les lourdes barres sous lesquelles l’ouvrier actuel, l’esclave du fer, se courbe, suant et meurtri.
C’était une bataille qu’il livrait, cet inventeur debout sur sa locomotive,—une bataille dans laquelle, ainsi que tous les vrais conquérants, il voulait vaincre ou périr. Et voilà pourquoi il avait tout risqué. Le visage très pâle mais très ferme, l’œil fixe et tendu à travers la vitre de l’abri, il regardait cette route argentée qu’étalait devant lui le viaduc. Il l’atteignait d’une marche très lente. Et ce minimum de vitesse, condition expresse de l’expérience, lui laissait le temps de réfléchir. C’était son œuvre bien-aimée contre laquelle il menait peut-être la destruction. Il pensait à elle plus qu’à sa propre vie. Son beau viaduc, d’une légèreté si audacieuse, d’un scintillement si doux sous le soleil! Quel effort il allait réclamer de lui!... N’était-ce pas de la barbarie de lui demander cette prodigieuse et inutile résistance? Maintenant, il se repentait presque d’avoir amoncelé contre lui ce poids insensé... Non pas par défaillance devant la mort ni par crainte de la défaite, mais par tendresse pour sa création, qu’il risquait d’anéantir, et pour son idée, dont il reculerait indéfiniment le triomphe.
Le doute, maintenant, lui poignait le cœur. Et la pensée aussi de son ami augmenta sa faiblesse. Robert se tourna vers Vincent.
—Tu peux quitter la locomotive sans quitter le train, dit-il d’une voix altérée. Descends et remonte dans un fourgon. Nous allons assez lentement pour cela. Au premier craquement, tu fileras en arrière.
Vincent sourit et secoua la tête.
—On croirait que tu doutes de ton œuvre... Moi, je n’en doute pas, mon ami.