Robert ne lui répondit pas. La locomotive s’engageait sur le tablier d’aluminium. Une vibration métallique s’éleva... Puis, bientôt, sous le poids des wagons, cela devint un gémissement... ensuite une clameur. Tout le pont criait sous l’écrasement de cette masse. Les oreilles de Dalgrand bourdonnèrent. Et il ne savait plus ce qu’il entendait, si c’était seulement la trépidation du métal, ou si c’était le craquement des charpentes, l’éclatement des joints, le hurlement désespéré de son œuvre qui se disloquait, s’effondrait...

D’en bas, la foule des curieux regardait, immobile d’attente, avec des faces blanches, des bouches ouvertes et sans souffle. Allait-on voir ce frêle plancher s’ouvrir, et cette effrayante charge culbuter, tomber à pic, crever le miroir paisible de la Meuse?...

La machine maintenant, avec sa sinistre lenteur, atteignait le milieu du pont. Sur le ciel, le dessin des wagons se profilait, difforme par l’énormité et la bizarrerie des chargements. Un roulement assourdi remplissait l’espace. Et chaque fois qu’un nouveau chariot suivait les autres sur le viaduc, ce tonnerre s’enflait, devenait plus menaçant.

Cependant, sous la progression de la masse noire et mouvante, la ligne étroite du pont gardait sa rigidité. Et les sveltes X qui lui servaient de soutiens s’alignaient toujours avec une netteté d’épure sur le fond laiteux de l’atmosphère, sans la moindre déformation dans leur élégante géométrie.

Et lentement, lentement, la locomotive continua d’avancer. A présent, elle soufflait plus fort... Elle semblait se lasser de traîner cette effroyable charge, que le léger viaduc soutenait, sans un effort apparent, dans la merveilleuse sécurité de ses lignes infléchies. Quelques mètres seulement et la machine atteindrait la seconde culée... Cette distance se rétrécit encore... Mais, avant d’arriver à l’extrémité du pont, tout à coup la locomotive s’arrêta, comme pour reprendre haleine, à bout de force, exhalant sa vapeur par petits halètements successifs. Le train, maintenant, s’allongeait tout entier sur le viaduc. Dalgrand l’immobilisait là, pour qu’il prolongeât sa pression, et aussi pour infliger encore aux charpentes la secousse de l’arrêt et du départ.

Alors, dans le silence brusquement tombé, devant ce triomphe de la science et de la volonté humaines, en face de ce drame que l’ignorant même pressentait si grand sous sa simplicité apparente, l’enthousiasme de la foule éclata. Du fond des berges, du haut des talus, de la lointaine campagne, des applaudissements partirent, et des acclamations, des hourrahs. Ces bruits, toutefois, sonnèrent grêles et comme perdus dans l’amplitude de l’espace, qui les absorba, les dispersa.

Quand la machine repartit, de nouveau la foule se tut; mais sans anxiété désormais, les nerfs détendus dans l’assurance du succès final. On ne craignait, on n’attendait plus rien. Ce n’était qu’un train qui passait. On le regarda machinalement s’éloigner jusqu’au dernier fourgon, son disque rouge accroché en queue, ses fanaux allumés comme pour un voyage véritable.

Et lorsque, l’expérience achevée, il eut filé se garer sur la droite, on ne vit plus, entre la rivière bleue et le ciel gris-perle, que le dessin délicat du viaduc, d’une inflexible rigidité dans sa hardiesse légère, tout en lignes et en espaces de clarté, devenu désormais imposant, sous sa finesse aérienne, par tout le prestige de sa force.

Là-haut, à l’écart, sur la plate-forme de la locomotive au repos, Dalgrand et de Villenoise s’étreignaient à pleins bras.

Mais, seul peut-être, l’inventeur entrevoyait l’importance de son triomphe: l’aurore d’une ère nouvelle, l’avènement du métal de l’avenir, et la défaite du fer,—de ce fer pesant et dur, d’un travail si coûteux, si lent, dont le règne brutal a cessé de correspondre aux conceptions ambitieuses et à l’impatiente activité de la pensée humaine.