X
L’émotion éprouvée par M. de Villenoise au passage du viaduc le laissait dans un état d’âme tout spécial. C’était un contentement de lui-même qui le disposait à l’indulgence, et aussi une aspiration vers le dévouement et le travail, très favorable à Sabine, et à sa traduction de Manilius, plutôt négligée durant les derniers mois.
D’ailleurs ses recherches d’érudition n’allaient plus lui suffire. Il voulait s’adonner à une tâche plus utile, d’un esprit plus moderne et d’une application plus immédiate. Depuis vingt-quatre heures, Vincent roulait dans sa tête de vagues et grandioses projets. L’exemple de Robert, l’ivresse d’héroïsme et d’ambition partagée avec ce vaillant, lui communiquaient une exaltation extraordinaire. Comme il ne pouvait accomplir nulle découverte scientifique ou industrielle, Vincent se proposait d’en poursuivre quelqu’une sur le domaine philanthropique et social. Désormais il ne se contenterait plus de rendre heureux ses ouvriers. Le bien-être de ces braves gens ne devait pas dépendre du bon ou du mauvais vouloir d’un patron. Il allait étudier la question ouvrière avec eux, parmi eux. Il écrirait des livres sur ses observations, sur ses essais. Il tâcherait d’apporter, lui aussi, sa pierre à l’édifice de demain, d’être l’actif manœuvre qui gâche le plâtre et soulève les fardeaux, au lieu du rêveur aristocratique enfermé dans les songes élégants d’autrefois. Et, lorsqu’il se serait passionné pour son œuvre, sans doute il oublierait sa plaie d’amour, son mal égoïste. Comme avait dit Robert, qu’étaient-ce que ces infimes tourments auprès des préoccupations dignes d’absorber les forces et les pensées d’un homme? Puisqu’il se croyait attaché à Sabine par un devoir, il allait se réconcilier avec elle. Mais ensuite, il espacerait leurs entrevues, il rendrait leurs relations plus distantes. Car il ne devait pas laisser les exigences et les nervosités d’une femme entraver ses entreprises futures. Il n’avait plus d’amour pour elle, et il en avait pour une autre... soit! Mais qu’importait au héros moral qu’il voulait être! Sa conduite à venir était bien simple: il éliminerait l’amour de sa vie.
En proie à cette espèce de fièvre sublime, M. de Villenoise fit presque sans en avoir conscience le trajet de Dinant à Paris, puis celui de Paris à Villenoise.
Le lendemain,—le jour même pour lequel il avait annoncé par dépêche sa visite à Sabine,—il arriva dans son château à neuf heures du matin. Il fit aussitôt seller sa jument Gipsy, tandis que lui-même se mettait entre les mains de son valet de chambre. Après une toilette rapide, il monta à cheval et se dirigea vers la villa de Mme Marsan.
La route était longue, car il lui fallait traverser la forêt, et il en avait bien pour trois quarts d’heure en se hâtant. Tout de suite, il mit sa jument au galop, lui laissant développer la fougue que de simples promenades au pas, entre les mains des piqueux, avait amassée chez cette ardente bête, pendant l’absence de son maître. Gipsy, fort étonnée qu’on ne lui demandât pas quelque acte préliminaire d’obéissance par une sévère mise en main, s’en donnait à cœur joie, secouant avec espièglerie les rênes abandonnées sur son cou. Elle allait, à grandes foulées vigoureuses, tout enivrée de vitesse. Et M. de Villenoise eut même ensuite quelque difficulté lorsqu’il voulut la ralentir. Enfin il la remit au petit galop rassemblé, puis au pas. Un soudain besoin de flânerie et de rêve l’avait pris comme il passait près du «Salon des Fées». Il se rappelait sa dernière promenade en cet endroit. La vision précise de Gilberte lui apparut, avec l’air dont elle avait dit certains mots, la façon dont elle tendait ses mains sous le filet d’eau de la cascade, et la tristesse avec laquelle ensuite elle s’était détournée de lui.
Il songea aussi à la singulière frayeur qui l’avait tout à coup rejetée entre ses bras. Depuis, M. de Villenoise n’avait plus pensé à cet incident. Ses gardes ne lui avaient révélé aucune présence suspecte à l’intérieur du domaine. Ce domaine était clos d’ailleurs, mais d’un mur assez bas, facile à escalader, et qui, par places, tombait en ruines. Quelque rôdeur avait pénétré jusque-là, puis, craignant d’être surpris, s’était caché parmi les broussailles. Et le pauvre diable n’avait pu retenir un mouvement d’admiration qui avait écarté les branches lorsque avait passé, si près de lui, l’adorable jeune fille...