—Bon... Assez... interrompit M. de Villenoise. Tenez-moi mon cheval. Inutile de le faire entrer à l’écurie. Je repars tout de suite.

Il traversa la pelouse, monta les marches, entra dans le salon, pour lire la lettre de Sabine loin des regards curieux d’Estelle.

Mme Marsan lui disait ce qu’avait dit la domestique, mais en y ajoutant des paroles tendres et désolées. Aucun reproche quant au brutal aveu dont il l’avait foudroyée à Dinant. Point d’allusion, même détournée, à Gilberte. Mais un pardon bien humblement demandé pour sa propre démence, pour l’indiscrétion de son voyage et les excès de sa jalousie. Voici comment elle terminait:

«Ah! mon Vincent, j’ai trop souffert!... Je n’interrogerai plus ton cœur! Je le bercerai s’il dort, je le consolerai s’il souffre, je le panserai s’il saigne!... Que m’importera son secret, tant que je le tiendrai doucement dans mes deux mains, ce cœur chéri, tant que tu ne me l’arracheras pas. Et vois-tu, je t’aime trop, moi, je te défie de me l’ôter!...»

M. de Villenoise mit froidement dans sa poche le feuillet satiné sur lequel s’étalait cette phraséologie. «Je crois à son amour,» pensa-t-il. «Hélas! je n’y crois que trop... Mais jamais je ne croirai à cette angélique tendresse... Ce baume délicieux qu’elle me promet, où le trouverait-elle? Son orgueil et sa passion ne lui versent dans l’âme que des torrents de lave. C’est de bonne foi qu’elle veut m’ouvrir le paradis... Mais elle n’en a pas les clefs. Nous ne sortirons jamais de cet enfer.»

Il alla retrouver son cheval, sauta en selle, et dit à la femme de chambre:

—Saluez votre maîtresse de ma part. Elle peut compter sur ma visite demain, vers la même heure.

Puis il rendit la main à Gipsy et partit au petit trot. Il se sentait plus nerveux qu’en venant. L’absence de Sabine lui causait une irritation. Mais tout de cette femme l’agaçait à présent. Si elle se fût trouvée là, il n’aurait pas manqué d’être agressif. Ah! misère!... Il résolut de ne plus penser à elle, au moins pour aujourd’hui. Non... pas à elle... mais pas à une autre non plus... Il poussa un grand soupir.

«Allons,» se dit-il, «je vais rentrer bien vite. Je déjeunerai aussitôt. Puis j’irai faire un tour à l’usine. Et, dès cette après-midi, je causerai avec quelques-uns de mes ouvriers. Je verrai quelles sont leurs idées, leurs aspirations... Je prendrai les premières notes pour mon futur travail.»