Il arrivait dans l’allée sombre, voisine de ce qu’il appelait «le Chaos». Comme tout à l’heure à cet endroit même, il se mit au pas. L’ombre était exquisement fraîche dans ce coin sauvage. De légers pépiements d’oiseaux, avec le ruissellement distant, cristallin, de l’invisible petite cascade, rendaient plus profond le silence des grands bois déserts.

Tout à coup, Gipsy parut inquiète. Elle coucha les oreilles, dressa la tête, avec un regard de côté vers les roches noyées de verdure. Puis, brusquement, elle fit un écart.

M. de Villenoise, par principe, l’obligea à une volte-face, et voulut la ramener vers le massif dont elle avait semblé prendre ombrage. Alors la bête se défendit, pointa. Étonné,—car une telle résistance était rare,—le cavalier attendit que la jument eût posé les sabots de devant par terre, et il allait la corriger avec ses éperons, lorsqu’un fait dont il ne se rendit pas tout de suite compte se produisit.

Ce fut à la fois le bruit d’une détonation et un tel choc dans le côté droit de Vincent qu’il en vacilla sur sa selle. Aussitôt Gipsy s’emballa. Comme M. de Villenoise venait de lui rendre toutes les rênes parce qu’elle pointait, il ne put prévenir son élan affolé. Mais déjà il comprenait qu’on venait de tirer sur lui. Par un effort désespéré, il tâcha d’arrêter sa jument. N’y parvenant pas, il retourna la tête pour surprendre quelque indice. Et, distinctement, d’un rocher sur un autre, il vit le bond dangereux, presque invraisemblable d’audace, d’un homme qui s’enfuyait.

A quoi bon retourner, même s’il avait réussi à calmer Gipsy folle de peur?... Un cheval ne pouvait suivre un homme dans ce chaos de pierres. Et lui, Vincent, ne s’y engagerait point à pied. Il était blessé... Il le sentait. A chaque foulée de sa jument, il croyait maintenant qu’un poignard entrait plus avant dans son flanc droit. Sur sa culotte gris clair, du sang coulait, que le vent de la course parfois éclaboussait en pluie sur la robe dorée de l’alezane.

M. de Villenoise voulut tirer son mouchoir pour boucher sa blessure. Mais une faiblesse lui cassa les bras. Une sueur froide mouilla ses tempes. Son cœur se crispa dans une mortelle angoisse. Puis l’étourdissement s’accentua. Un bien-être survint. Le galop furieux de Gipsy l’emportait comme dans un rêve... Qu’est-ce qui fuyait si vite de chaque côté de son chemin?... Toute une foule éperdue qui se précipitait... Où donc couraient ces géants dont les fronts touchaient le ciel?...

C’étaient les châtaigniers de la royale avenue dont Vincent, de ses yeux troubles, distinguait la déroute vertigineuse. Par quel prodige d’équilibre inconscient le malheureux restait-il à cheval?... Gipsy galopait toujours, mais, la vue du château l’ayant rassurée, elle ralentit un peu son allure. Dans le parc anglais, des jardiniers aperçurent M. de Villenoise, couché sur l’arçon, la tête glissant contre la crinière. L’un d’eux remarqua du sang. Ils coururent et crièrent. Des gens les virent du château. On s’élança. Devant le premier homme d’écurie qui se présenta, Gipsy s’arrêta net. Et ce fut le piqueur, aidé d’un garçon jardinier, qui reçut dans ses bras M. de Villenoise évanoui.

Lorsque Vincent rouvrit les yeux, il vit à côté de son lit le médecin attaché à la cité ouvrière dépendant de son usine.

—Ne vous inquiétez pas, monsieur, dit modestement ce brave homme. J’ai téléphoné à votre docteur de Paris. Il est déjà en route et il amène un de nos premiers chirurgiens.

—Un chirurgien!... s’écria le blessé.