Pour ce soir, il n’y avait plus rien à faire. Les docteurs se retirèrent dans leurs chambres. Celui de Villenoise voulait veiller, mais, devant l’attitude de Sabine, il comprit que son dévouement deviendrait de l’indiscrétion. Ces messieurs, d’ailleurs, se tiendraient prêts à répondre au premier appel.
—Soyez tranquille, dit Mme Marsan. Je vous réveillerai plutôt sans nécessité.
Et l’ironie légère de sa bouche avait l’air de dire: «Ce n’est pas votre sommeil qui me préoccupe.»
Le valet de chambre de M. de Villenoise, Prosper, s’installa sur un fauteuil dans la pièce voisine, après avoir fermé, sur l’ordre de «madame», la porte de communication.
La consigne des médecins était simple. Il fallait, autant que possible, empêcher le blessé de se mouvoir. Une potion calmante, versée par demi-cuillerées, à intervalles égaux, entre ses lèvres entr’ouvertes, devait le maintenir dans une espèce d’engourdissement et mettre obstacle aux frénésies de la fièvre. Dès la première heure du jour, on ferait une nouvelle tentative pour extraire la balle, qui avait contourné l’os iliaque et se trouvait sans doute vers la hauteur de l’aine.
Près de Vincent, Sabine resta seule.
Elle vint à son lit et le regarda. En présence des autres, à peine avait-elle osé fixer les yeux sur ce visage. Si elle l’avait vu vraiment, qu’aurait-elle trahi de sa douleur ou de sa passion? Maintenant elle le contemplait. Toute droite, dans une immobilité de statue, elle tâcha de prolonger cet examen. Ce qu’elle voulait, c’était enchaîner son propre cœur, en dominer le tumulte, se rendre compte de la situation, et penser avant de sentir.
Elle ne put pas. Le spectacle était trop poignant. Sabine glissa sur ses genoux, baisa la main du blessé qui pendait contre les couvertures, se cacha les yeux avec cette pauvre main brûlante et inerte. Alors des sanglots lui montèrent à la gorge. Longtemps elle pleura, étouffant dans les draperies soyeuses sa convulsive douleur. Parfois sa tête oscillait comme secouée d’un vertige d’angoisse voisin de la démence. Puis elle s’immobilisa, le front enseveli,—apaisée peut-être par un évanouissement... peut-être clouée là par quelque méditation terrible.
—Les arbres se sauvent... Ils se sauvent!... Arrêtez-les!... Ils m’ont tué!... Oh! les assassins!...