Ils se donnèrent un long baiser. Puis, la première, pour ne point le fatiguer par trop d’émotion, elle détacha leur étreinte.
—Va, ma chérie, dit-il, avec un ton d’attendrissement profond.
Elle se dirigea vers la porte. Mais, sur le seuil encore, elle lui envoya, des lèvres et des doigts, une caresse avec un sourire.
Robert, qui avait compté sur ce repas en tête-à-tête pour surprendre quelque indice du secret de Sabine, se leva de table plus désorienté qu’auparavant. Il s’était retrouvé en face de la charmeuse admirée en Belgique. Une source mystérieuse de joie—ouverte, sans qu’il le sût, par un mot de Vincent—transfigurait de nouveau la changeante créature. Et, devant l’épanouissement de sa gaieté, dans le vol fantasque de son esprit, sous le rayon de ses yeux fiers, Dalgrand perdit sa pénétration d’analyste et d’observateur. Pourtant il garda l’impression de méfiance éprouvée dans l’après-midi,—impression trop vive et trop nette pour s’effacer de sitôt.
Durant les heures silencieuses de la nuit, d’étranges idées le hantèrent.
Quand il se les rappela, au matin, en entrant dans la chambre de son ami, Robert crut avoir été le jouet d’un cauchemar.
Tout semblait harmonie et joie dans cette chambre, même sur la physionomie du malade. M. de Villenoise allait beaucoup mieux, et sur son visage pâle se peignait cette ivresse que cause à ceux qui ont vu de tout près la mort la sensation du retour à la vie. Sabine avait changé de toilette. Sa femme de chambre était venue avec une malle. On avait mis de côté la robe sombre et simple, portée pendant des jours et des nuits. La jeune femme—car elle paraissait jeune ce matin-là—semblait vraiment la châtelaine de Villenoise, dans l’élégance et l’intimité de son chez-elle, vêtue qu’elle était d’un souple costume d’intérieur, d’un blanc crémeux et doux, rendu vaporeux par la profusion des dentelles. Ses magnifiques cheveux noirs, partagés comme toujours en deux bandeaux sur le front, n’étaient pas tordus en chignon, mais pendaient en une seule grosse natte, dont le bout, négligemment attaché, s’éparpillait en lourds anneaux et en mèches folles bien au-dessous de la ceinture. Robert fut surpris de la grâce que cette coiffure négligée donnait à cette beauté plutôt sévère; dix années lui semblaient ôtées depuis la veille. Il est vrai que la fraîcheur inattendue des joues et des lèvres, que l’éclat des yeux, si l’on pouvait y voir le résultat d’une première nuit de complet repos et l’effet d’une absence toute nouvelle d’inquiétude, devaient être attribués peut-être plus exactement à un imperceptible et savant maquillage.
Quoi qu’il en fût, cette radieuse silhouette féminine, et on ne sait quel air de fête répandu dans la pièce,—l’attirail des médicaments disparu, des gerbes de chrysanthèmes disposées avec goût,—puis surtout peut-être l’allégresse de vivre étincelant dans les yeux de cet homme jeune, couché dans ce lit qui avait failli devenir son lit de mort, tout ce spectacle, embrassé d’un coup d’œil, fit s’ouvrir le cœur un peu serré de Robert Dalgrand.
—Tu nous admires, hein? s’écria gaiement M. de Villenoise. Nous nous sommes faits beaux. Regarde-moi donc!
Et il carrait en riant ses épaules amincies dans un joli veston de flanelle à ganses de soie.